Harry Hart était mal à l’aise.
Ses chaussures paraissaient trop petites, sa cravate trop serrée.
Face à lui, la veuve éplorée de feu Unwin qui réclamait des réponses qu’il devait lui refuser.
Intérieurement, il bouillait de rage. Contre Lee. Contre les Kingsmen. Contre James, nouveau Lancelot.
Contre lui-même.
Ce geste avait été stupide d’héroïsme. Une grenade ne lui aurait rien fait. Et protéger les deux recrues ainsi que son vieil ami tenait de la promenade de santé !
Alors, oui, il en voulait à Lee Unwin pour avoir sauté sur ce terroriste et, ainsi, le forcer à parler à son épouse, à devoir jouer les coffres-forts du gouvernement et à ne pouvoir tendre qu’une bête médaille pour tout réconfort.
C’est lui qui aurait dû être là, à embrasser sa femme et à s’occuper de son fils, à leur donner des cadeaux…
Mourir six jours avant Noël, c’était toujours très moche.
Avant de recevoir un magazine ou un coussin dans les lunettes, il quitta son fauteuil, se confondant de politesses.
Harry aurait pu quitter l’appartement et leurs vies, n’être qu’un oiseau de mauvaise augure.
Mais il avait croisé des yeux bleus perdus dans des rondeurs enfantines. Il avait échangé un regard avec l’enfant nouvellement orphelin de père.
Et il avait détesté cela.
Alors il l’avait choisi comme nouvel interlocuteur.
Et tant pis si la médaille servirait de monnaie d’échange contre des cartes Pokémon dans la cour de récréation.
Lui, il avait fait son job, au destin de faire le reste !
La porte se referma sur lui, tel un point final à leur histoire commune, séparant le chemin des Unwin de celui de Harry Hart.
Harry n’aimait pas sa maison.
Tout y était propre, rangé, organisé, aligné.
C’était obligatoire, en tant que « gentleman », d’avoir une demeure tiré au cordeau. Et il détestait ça.
Ça lui rappelait trop de choses de son passé. Son enfance, son adolescence, sa vie d’adulte dans l’armée.
Grâce au ciel, il n’avait pas à s’en charger, pouvant se concentrer sur le journal pour s’occuper l’esprit.
Soupirant, il le replia avant de répondre au téléphone qui sonnait.
– On a un code, déclara Merlin de l’autre côté.
– C’est mon jour de repos… tenta-t-il.
– C’est le fils de Lee.
– Résume-moi la situation, capitula-t-il.
Alors que la vie de Gary était synthétisé dans son oreille, il s’habilla promptement.
Il avait peu de temps pour agir. Heureusement, Merlin avait déjà mis en marche les protocoles nécessaires. Il n’aura qu’à ramasser l’oisillon avant qu’il ne disparaisse dans la nature. Bien qu’ils savaient tout de lui, ce qui le rendait proprement malade.
En entrant à Kingsman, il avait dû abandonner tout principe de vie privée.
Il n’en avait jamais eu auparavant, donc ce n’était pas une notion particulièrement nouvelle, mais ça n’aidait pas pour autant à avaler la pilule.
Et c’est en remâchant tout ça qu’il s’adossa au mur froid du commissariat, attendant le fils Unwin.
Quand celui-ci le dépassa, il faillit presque le rater. Volontairement ou non. Mais Merlin ne laissa pas passer ça.
– Harry…
– Eggsy ! L’interpella-t-il. Je peux te raccompagner ?
Le surnom qu’il lui avait donné à six ans semblait toujours exister.
– Vous êtes qui, vous ?
Cette défiance l’aurait fait sourire si il se souvenait comment faire.
– La personne qui t’a fait libérer.
Au QG, Merlin leva les yeux au ciel mais ne commenta pas. Harry s’était contenté de mettre ses chaussures et de prendre son parapluie, mais il endossait le bon rôle !
– C’est pas une réponse.
– Un peu de gratitude serait apprécié. Je m’appelle Harry Hart, et je t’ai offert cette médaille. Ton père m’avait sauvé la vie, ajouta-t-il.
Devoir à rappeler à quelqu’un que son père était mort, de sa faute, en plus… Le goût de bile dans sa bouche était sans doute ce qui le poussa à accepter l’invitation au pub « Black prince ».
Le nom le fit sourire amèrement.
La Guiness n’avait aucun goût alors qu’Eggsy lui posait des questions, surtout au sujet de son père. Mais il ne pouvait pas se contenter de cette atmosphère gentillette. Il allait devoir briser ce sourire et entrer dans le vif du sujet.
La fureur qu’il éveilla en lui était exactement ce qu’il cherchait. Il y avait là une envie de faire ses preuves, une volonté de ne pas se laisser abattre.
Au moins ne se complaisait-il pas dans sa situation minable.
– On n’a pas un max de choix, vous comprenez ? Et si on était né avec la même cuillère en argent dans le derche, c’est sûr qu’on aurait fait aussi bien que vous. Ou mieux peut-être, conclut-il en se renfonçant dans le fauteuil et en croisant les bras.
C’est pour ça que Harry détestait son costume et ses fausses manières. Tout le monde le jugeait sur cette apparence de pacotille.
Et si, en effet, il était né dans une famille noble et riche, c’était tout. Un compte en banque, un arbre généalogique et un caveau familial.
Ah ! Et un siège à la Chambre des Lords, bien sûr.
Une interruption inattendue – et vulgaire – le sortit de ses pensées.
– Putain, mais qu’est-ce que tu fous ici ? Tu viens te foutre de ma gueule ?
– Un autre exemple de jeune homme qui a besoin de suppositoire en argent ?
Oui, il avait passé quelques mois à peaufiner ses répliques, en même temps que son flegme. Merlin et lui en avaient fait un jeu.
Et il adorait gagner.
Ces gorilles tombaient bien, il avait grand-besoin de se défouler.
Mais les apparences avant tout.
Il chercha à apaiser la tension avec de grands mots et de grandes manières, sachant ô combien ça allait leur taper sur les nerfs.
Mais, étrangement, c’est l’inverse qui se produisit.
Déjà, « grand-père » ? Certes, il avait quelques rides, mais il ne faisait pas si vieux, si ?
Puis le sous-entendu de proxénétisme…
Personnellement, ça lui passait à mille lieux au-dessus de la tête, très à l’aise avec sa sexualité et parfaitement conscient de la gratuité de l’insulte.
Mais que l’on sous-entende ça d’un pauv’ gamin…
Sans trop réfléchir, il traversa le pub, rajustant sa veste cintrée, s’arrêtant aux portes.
– C’est à ses manières…
Il tira le premier verrou.
– Qu’on juge…
Deuxième verrou.
– Un homme.
Ce qui se passa après ? Aucune idée.
Le cœur battant aux oreilles, l’adrénaline brûlant ses veines, sa vue se troublait.
Les gestes étaient purement automatiques, héritage de longues années de combat.
Tout n’était plus que flou, sensations, couleurs. Tout n’était plus qu’un battement de cœur. Un souffle de vie.
Il était vivant.
Malgré le boucan que produisait cette bagarre, Harry percevait sans mal le soupçon exagéré de lassitude de Merlin, spectateur infortuné des coups de sang de son vieil ami.
D’un dard somnifère, il endormit le tenancier avant qu’il ne joigne la police ou les secours.
Et c’est dans un nouveau silence qu’il se rassit dans la banquette et acheva son fond de Guiness, sous le regard stupéfait et effrayé d’Eggsy qui n’avait pas bougé de tout l’affrontement.
Un respect nouveau était né. Un respect mêlé de crainte.
– Franchement navré. J’avais besoin de me défouler. Un de mes proches amis est mort, hier. Il avait connu ton père, aussi, d’ailleurs…
Il poursuit son monologue, se levant, armant de nouveau sa montre et le visa, obtenant une réaction pas aussi effrayée qu’il ne le pensait.
– Non, s’il vous plaît, j’vous jure, j’dirai rien ! Si il y a un truc que je sais faire, c’est fermer ma gueule !
– Tu garderas le silence ?
– Demandez aux flics, j’ai jamais balancé personne, moi !
– C’est promis ?
– Sur ma life !
Si fallait se fier aux promesses obtenues sur la menace… Mais il avait ce regard. Celui d’un ciel sans nuage et sans trouble. Et c’était sans doute à cause de ça qu’il baissa le bras, dans un élan de faiblesse.
– Je t’en serai gré, Eggsy, décida-t-il.
Merlin venait-il de se facepalm ?
Il récupéra son parapluie, reprenant son badinage afin de pouvoir discrètement lui coller un mouchard sous couvert de lui serrer amicalement l’épaule puis partit nonchalamment dans un silence quasi admiratif, sans se soucier des blessés allongés sur le sol.
Il perdit rapidement de sa superbe une fois retourné chez lui, son vieil ami pouvant enfin lui dire tout le bien qu’il pensait de lui. Et il y en avait des pages.
Mais ils furent rapidement interrompus lorsque les enceintes reliées au micro espion rapportèrent les menaces et les coups perpétrés envers le jeune homme.
Son silence et sa résistance étaient tout à fait honorables.
Malheureusement, ils eurent un écho dans les souvenirs refoulés de Harry, ce qui expliqua le temps qu’il prit pour réagir.
– J’pourrais te tuer tout de suite, et je te jure que personne va le remarquer !
Combien de fois lui avait-on déclaré ça, avant ses onze ans ? Heureusement pour eux deux, son cerveau sut reprendre les commandes.
– Mais moi si, annonça-t-il. J’ai suffisamment de preuves sur vos activités pour vous mettre en prison pour le restant de vos jours, monsieur Dean Anthony Baker. Je vous prierai donc de laisser ce garçon tranquille sinon je serai forcé de remettre ces preuves aux autorités compétentes.
Le verre qu’il tenait avait été pratiquement brisé pendant sa menace, dans une tentative inutile de calmer ses frissons de peur rétroactifs.
– Eggsy ? Retrouve-moi chez le tailleur dont je t’ai parlé.
Il coupa rapidement la communication et se contenta de surveiller les bruits accompagnant la fuite du jeune homme.
C’est dans un état second qu’il monta dans la voiture noire de Kingsman et en salua le chauffeur, lui indiquant le tailleur.
Il y avait des souvenirs et des parallèles à ne pas réveiller.
Et c’est pour cette raison qu’Eggsy le surprit avec un verre de sotch à la main.
– J’ai jamais rencontré de tailleur de ma vie… mais j’sais que vous en êtes pas un.
– … Viens avec moi.
Il avait désactivé Merlin pour la soirée, son inquiétude pour sa personne l’ennuyant. Tout le monde pouvait avoir un petit coup de mou, non ?
Il pénétra dans une des cabines d’essayage sans vérifier si Eggsy le suivait ou non, s’arrêtant face au triptyque de miroir. Il jeta à peine un œil à son reflet, toujours un peu surpris par celui-ci. Il ne le faisait que lorsqu’il y était obligé, et en sécurité, au QG des Kingsmen, avec Merlin, ou chez lui.
– Et bien, entre, l’invita-t-il.
L’alcool jouait encore légèrement, l’apaisant.
– Qu’est-ce que tu vois ?
Même face au reflet d’Eggsy, il parvint à éviter le sien, à grand renfort de regard dans le vide et de concentration sur un point unique.
– Je vois quelqu’un qui se demande « putain, mais qu’est-ce qu’il se passe ? ».
– Je vois un jeune homme qui a du potentiel, contra-t-il. Un jeune homme qui est loyal. Qui peut faire ce qu’on lui demande. Et qui souhaite faire quelque chose de sa vie.
Eggsy cligna des yeux, ne s’y attendant pas.
– As-tu vu le film « Un fauteuil pour deux » ?
– Non, répondit-il en secouant la tête.
– Tu as vu « Nikita » ? « Pretty Woman » ?
Toujours pas.
– D’accord, abandonna Harry. Ce que je veux dire, c’est que le manque de cuillère en argent t’a attribué une certaine place, mais tu pourrais en changer. Si tu es prêt à t’adapter, à apprendre, tu peux tout changer.
C’était à peu de chose près ce que lui avait dit son propre tuteur.
– Ah ouais ! Genre « My fair lady » ! s’exclama soudainement Eggsy en souriant.
– Tu ne cesses de me surprendre. Ouais, genre, « My fair lady ». Sauf qu’en l’occurrence, je t’offre l’opportunité de devenir un Kingsman.
– Un tailleur ?
Il avait arqué le sourcil, partageant son doute.
– Un agent, pour Kingsman.
– Genre, un espion ?
C’était amusant la tendance qu’avait Eggsy à toujours hocher la tête quand il parlait. Il avait du mal à détacher ses yeux du mouvement, surpris.
– En quelque sorte. Ça t’intéresse ?
– D’t’façon, j’ai pas grand-chose à perdre.
Sans lui répondre, Harry se décolla de son dos afin de coller sa main gauche contre le panneau central du triptyque, lui permettant de la scanner.
Durant la descente de la fausse pièce, il lui raconta l’historique de l’organisation pendant qu’Eggsy restait figé, observant le processus la bouche ouverte avant de revenir sur lui.
– Jusqu’où elle va descendre, cette p’tain de machine ?
– Assez profond.
Entrer à Kingsman lui avait appris qu’il était devenu claustrophobe, ce qui était peu étonnant au vu de son passé, mais ça avait failli lui coûter sa place. Heureusement, Merlin veillait toujours dans l’ombre.
Le reste du trajet se fit dans le silence, ce qui lui permit de réciter l’alphabet dans douze langues différentes afin de garder sa respiration sous contrôle. Faire une crise n’était pas le bon moment.
Lorsque la capsule parvint à destination, il se rendit compte que le quai était désert.
– Merde, on est en retard.
Ça allait finir par être son nom…
Pressant légèrement le pas – un gentleman ne devait jamais courir – il s’apprêta à ouvrir la marche à son protégé mais celui-ci se retrouva hypnotisé par le hangar et ses équipements. Il le laissa quelques secondes avant de le rejoindre avec un petit sourire nostalgique.
– Ton père avait le même air sur le visage, déclara-t-il. Moi aussi… Tu viens ?
Heureusement, ils n’avaient pas à aller trop loin.
Merlin patientait à côté de la porte, vérifiant sa fiche.
– Galahad, le salua-t-il.
– Mon nom de code, expliqua Harry à Eggsy.
– Encore en retard, monsieur, fit-il remarquer après avoir consulté sa montre.
Il cachait bien son amusement mais tous les deux se connaissaient trop bien pour que cela passe inaperçu.
– Bonne chance.
– Entrez donc, lança-t-il à Eggsy.
Celui-ci obtempéra, clairement nerveux.
Harry le regarda passer la porte, suivit par Merlin, et resta seul. Il en profita pour retirer ses lunettes et souffler.
La journée avait été juste horrible pour ses nerfs. Dès que son ami reviendra, il l’embarquera afin de faire la tournée des bars jusqu’à plus d’heure !
