Les vacances de Noël furent mornes pour le jeune Potter. La plupart des étudiants avaient pris le train quelques jours auparavant et le château était trop grand et trop vide pour que la bonne humeur de ceux restant le contamine complètement. Les pierres restaient trop froides.
Il avait échangé quelques lettres laconiques avec Hermione qui le tenait au courant de l’actualité politique au rythme de ce qu’elle récoltait à travers les journaux et la télévision mais, comme souvent, les informations étaient édulcorées et incomplètes.
Alors, pour oublier son chagrin et sa solitude, il se plongea dans ses devoirs et, quand ça ne suffit plus, il s’attaqua à la bibliothèque, projetant d’en lire tout le contenu d’ici la reprise. Évidemment, c’était hors de sa portée, mais un objectif démesuré réduisait au moins son champs de vision et le permettait de rester concentré.
Par contre, quand l’heure de dormir sonnait…
Dans un manuel de potions de deuxième année, il avait dégoté la recette de potion de Sommeil. Elle n’était pas très complexe, pour son niveau débutant, et il l’avait fait vérifié par le professeur attitré.
Il en consommait régulièrement afin de couper court aux réflexions empoisonnées que son esprit lui susurrait. Ça n’empêchait pas les cauchemars mais ça limitait les insomnies.
Enfermé dans son monde, il ne remarquait pas l’air préoccupé du corps professoral qui assistait à son étiolement ou leurs tentatives pour l’extirper de son hébétement, glissant des potions de nutrition dans ses plats, surveillant ses lectures, le guidant à travers les couloirs… Il espérait que la reprise des cours sera un électrochoc suffisant pour le remettre sur les rails.
Aucun cadeau n’apparut au pied de son lot ni ne fut délivré par une quelconque forme de vie volante. Mais c’était normal, on ne fêtait pas Noël chez les Kirkland. C’était un jour comme les autres.
Pourtant, Harry trébucha sur un paquet après s’être levé, se rattrapant à une colonne du lit. La vue du papier à motif lui coupa le souffle et il s’agenouilla à côté, hésitant.
Il le fixa sans bouger quelques instants puis s’en empara, le retournant dans tous les sens, à la recherche d’une note, d’un indice… Il n’avait pas attendu la tutelle pour se méfier de tout ce qui l’entourait.
Arrachant les scotchs, il retourna le tout et glissa son contenu sur le sol pour l’examiner avec attention. Un petit tas de tissu aux reflets luisants. Lorsqu’il s’en empara, [il eut l’impression de toucher de l’eau qu’on aurait transformée en étoffe]. L’inspectant sous toutes ses coutures, il finit par s’en draper, mais rien n’arriva. Il le relâcha, le renvoyant au sol et ramassa une carte tombée sur la moquette.
[« Ton père m’avait laissé ceci avant de mourir. Il est temps que tu en hérites. Fais-en bon usage.
Très joyeux Noël. »]
L’absence de signature ou d’une quelconque identification le glaça et il s’empressa de rassembler le vêtement et le mot dans l’emballage. Il fallait qu’il envoie le tout au plus vite à Aodh, il était le spécialiste des artefacts magiques après tout. Lui saurait ce qu’il s’en retournerait.
Il avait grandit avec bien assez d’histoires de possessions et autre malédictions pour regretter d’y avoir touché à mains nues…
Enfilant des vêtements chauds, il sortit du quartier des Poufsouffle et courut jusqu’à la volière, s’arrêtant pour reprendre son souffle, afin de débaucher un des rapaces mis à disposition pour l’école pour qu’il apporte le colis au représentant l’Irlande du Nord.
Il n’avait plus qu’à prier pour que rien ne lui retombe dessus.
Un violent frisson le secoua, lui remettant les pieds sur terre, et il reprit le chemin inverse à une allure plus modérée pour se réfugier auprès du feu ronflant dans l’immense cheminée de la salle commune.
Lorsqu’il se sentit mieux, il alla sous la douche chaude et se prépara avec application. Les repas de Noël étaient un grand moment de sociabilité où il était de bon ton d’afficher son plus beau sourire et de repousser les problèmes loin des esprits chagrins.
Lui-même n’en avait pas envie. Si on le lui demandait, il resterait bien au chaud et en sécurité, mais il fallait sacrifier son confort pour le paraître.
À Rome, fais comme les Romains.
Harry se présenta pour le petit-déjeuner tiré à quatre épingles, différent des autres élèves présents, surtout de la fratrie Weasley qui avait les cheveux en bataille et des pulls colorés.
Il picora mais s’assura de faire bonne figure auprès de ses condisciples, subissant leur bonne humeur et leurs questions indiscrètes sans pouvoir s’en échapper.
Mais le pire fut sans doute l’heure du déjeuner avec les pétards surprises. Bien qu’il parvint à refuser d’en ouvrir un avec l’un des jumeaux, il ne put s’empêcher la tablée de faire éclater les leurs et un non-loin de lui explosa, le prenant par surprise et activant par défaut ses réflexes.
Le bruit d’un canon ? On se jette à terre et on roule sur le sol tout en se protégeant le visage.
– Monsieur Potter ? Vous vous sentez mal ? Demanda doucement sa cheffe de maison en s’agenouillant à ses côtés.
Elle hésita à poser sa main sur son épaule mais elle sentait que ça ne ferait qu’empirer la situation.
Lentement, l’élève retira les bras de son visage et le releva, perdu, fixant sa professeure.
– Tout va bien ? Reprit-elle.
Elle l’aida à se relever et il put alors se rendre compte que tout le monde le toisait avec frayeur. Et que ses voisins de table étaient eux aussi au sol, le banc renversé.
– Si vous ne vous sentez pas bien, il ne faut pas vous forcer, reprit l’adulte. Allez à l’infirmerie ou à la salle commune, je vous apporterai de quoi déjeuner, d’accord ?
Elle porta la main à son front pour en vérifier la température mais il n’avait pas de fièvre.
– Je… je suis désolé. Je retourne à la salle commune, avec votre permission, déclara-t-il en se tournant vers le directeur.
Celui-ci esquissa un geste de main, encore sonné par la cascade effectuée par son élève. Que lui avait-il pris ? Quelle mouche l’avait piqué ?
– Albus, étions-nous vraiment obligés de nous réunir ce soir ? Soupira la vice-directrice en prenant place.
– Je suis vraiment navré, professeur McGonagall, de vous forcer à couper court aux festivités, ainsi que pour nos chers collègues.
Ceux-ci arrivèrent à cet instant, à des degrés d’alcoolisme variés et la fatigue tirant leurs traits.
– Pour quelle raison vous nous avez fait venir ? Attaqua le professeur Rogue.
Il était toujours très irritable certains jours : 31 octobre, 25 décembre…
– Je vous ai convoqué pour que nous parlions de ce qui s’est passé tantôt au déjeuner.
– Vous voulez parler du comportement étrange adopté par le jeune Potter ?
– Quoi d’autre ? Ricana sinistrement le professeur de potions ? Notre chère célébrité ne sait plus quoi faire pour attirer l’attention…
Quelques-uns roulèrent les yeux dans leurs orbites ou soupirèrent. Ils n’étaient franchement pas en état pour supporter l’humeur corrosive de leur atrabilaire collègue. Surtout pas avec le degré d’alcool qu’ils avaient dans le sang pour certains…
– Pour cette fois, Severus, taisez-vous, ordonna McGonagall en usant de son aura de professeure, comme lorsqu’il faisait parti de ses étudiants.
Légèrement impressionné, il se tut et fit le dos rond, détournant le visage.
– Je m’inquiète énormément pour mon élève, avoua Chourave. Cette performance n’en est que la dernière sur la liste. C’est un enfant calme et sage, très poli, mais il a l’air psychologiquement fragile.
– Les élèves de première année partagent cette vulnérabilité, souligna l’infirmière convoquée elle aussi. L’éloignement d’avec leurs familles et l’austérité de l’école affectent énormément nos plus jeunes. C’est important qu’ils se fassent des amis afin de tenir l’année scolaire.
Les adultes hochèrent pensivement la tête, leurs souvenirs de leurs propres scolarités se faisant floue parmi la brume de la fatigue.
– Poudlard est un pensionnat depuis toujours. Nous n’allons pas changer cet état de fait parce qu’un élève a les nerfs plus délicats que la moyenne…
– Je suis bien d’accord, renvoyons-le chez lui, il n’aura qu’à engager des précepteurs ! Il y en a de très bons vers Kelliwic’h*… marmonna Charity Burbage.
Quelques assortiments grommelés se firent entendre. Pourquoi remettre en question un des piliers de leur société pour le bien-être d’un simple sorcier d’onze ans ?
– C’est de Harry Potter dont on parle, rappela le directeur. Que pensez-vous que les gens diront si leur sauveur quittait Poudlard au profit de cours particuliers ? Qu’il déserterait notre institution pour des indépendants ?
Le silence se fit alors qu’ils prenaient conscience du vrai problème qui se posait. Ce n’était pas un étudiant lambada dont il était question, c’était du Garçon-qui-avait-survécu. Et s’il y avait bien une personne sur laquelle tous les projecteurs étaient tournés, c’était le fils Potter. Depuis son retour dans leur petit monde, le peuple sorcier retenait son souffle, dans l’attente du moindre article sur le divin enfant.
À la seconde où Potter quittera les pierres du château, il y aura un tollé général et peut-être même que certains retireront leurs enfants de Poudlard, sous prétexte que si le grand vainqueur de Voldemort pouvait se dispenser de leur enseignement, eux aussi.
Un désastre sur bien des tableaux…
Pelotonné dans les couettes de son lit, Harry fixait le réveil de voyage qu’il avait obtenu des mains de Londres peu après son adoption par Arthur. Quand ses cauchemars n’étaient plus possibles à dissimuler, chacun avait mis son nez dedans pour les arrêter.
Et la personnification de la capitale lui avait offert ce vieux réveil dont le cadran se rangeait dans son boîtier, pour qu’il puisse toujours savoir l’heure qu’il était et le temps qu’il restait avant l’aube.
Et c’est ce qu’il faisait actuellement.
La nouvelle année allait bientôt débuter et il allait pouvoir mettre la précédente derrière lui, tout oublier, et la rendre meilleure.
Encore quelques heures…
Le Poudlard Express arrivait à quai dans une dizaine de minutes et Harry se tenait à la table de sa maison, blanc comme un linge et les traits tirés, sous l’air inquiet de nombreux professeurs.
Les autres élèves étaient impatients de revoir leurs amis et d’échanger sur leurs vacances et les cadeaux, bien loin de l’ambiance à la table des Poufsouffle.
Le contraste était saisissant.
– Cet enfant me fait mal au cœur, commenta plaintivement Chourave.
Elle jouait avec son rond de serviette pour s’empêcher de foncer sur son élève pour s’empêcher de foncer sur son élève et le serrer contre elle. Il était si petit, à cette immense table ! Il éveillait en elle ses instincts maternels, c’était plus fort qu’elle…
Les grandes portes s’ouvrirent et le flux d’étudiants commença à entrer, bruyant d’exclamations et de conversations en tout sens. L’insouciance de la jeunesse, incapable d’imaginer qu’un des leurs ait pu vivre de mauvaises fêtes, trop centrée sur elle-même.
Les tables se remplirent et, bien vite, la silhouette frêle disparut de leurs champs de vision, mais pas de leur angoisse. Mais bien vite, autre chose leur occupa l’esprit.
Les grandes portes n’étaient pas encore fermées et une personne blonde ne portant pas l’uniforme scolaire se pressa à les passer, l’air à bout de souffle.
Les élèves ne réagirent pas totalement. Ils avaient grandi dans la paix, pour la plupart, ou ils n’avaient juste pas encore le réflexe de se méfier de tout et de tous.
Comme la venue de quatre têtes rousses inconnues au bataillon.
Celui en tête – le blond – scruta la masse attablée avant de reprendre sa course qu’il cessa à la table de Poufsouffle où il agrippa les épaules d’un première année bien connu.
– Harry ! s’exclama-t-il.
– A… Arthur ?!
Ils s’emmêlèrent, le blanc et la différence de taille y jouant un rôle certain, mais aucun ne tomba.
– Vire de là, moustique, râla la seule femme du groupe. On veut notre part, nous aussi !
Avec agilité, elle les dénoua et porta le petit dans les airs, semblant le soutenir, avant de le serrer contre elle, comme un petit enfant.
En parallèle, les adultes s’étaient repris et la directrice adjointe arrivait à leur hauteur, décidée à obtenir des réponses satisfaisantes ou à les mettre à la porte à coup de baguette. Voire, les deux.
– Oh, mais c’est la petite du clan McGonagall ! Alors, tu fais toujours jouer de la cornemuse ou tu es passée à d’autres instruments depuis ?
Un homme à la stature carrée et à l’allure impressionnante l’avait interpellée. Il mâchonnait un cigare éteint avec frustration.
– Je vous prierai de rester courtois, monsieur. Nous ne nous connaissons pas.
Loin de s’en offusquer, il éclata plutôt de rire. Un rire puissant qui résonna dans la poitrine de chacun, les secouant.
– « Nous ne nous connaissons pas », répéta-t-il en calmant difficilement son hilarité. Je t’ai fait sauter sur mes genoux tellement de fois, et toi tu me déclares ça ! Je n’ai pourtant pas tant changé que ça !
Il gratta sa barbe, pensif.
– Comment va ta mère ? Je ne lui ai pas rendu visite depuis un sacré bout de temps !
Mais il n’obtint aucune réponse, le professeur McGonagall s’étant figée, perdue dans ses pensées. Ces paroles avaient fini par éveiller un écho en elle.
– Lachlan, cesse d’embêter les gens. Tu vas encore les casser, le taquina un de ses frères en le dépassant.
– Ferme-la, râla-t-il en réponse.
Il se détourna alors de la sorcière et rejoignit la masse formée par fratrie et celui qu’il considérait comme son neveu. Il attrapa ce dernier et l’assit sur son épaule droite d’un seul geste, riant avec allégresse.
– Hé, mais ce petit hérisson a pris du poids !
– Non, c’est juste la vieillesse, Lake, tu perds de la force, insinua sournoisement Aodh.
– Gamin, si je perds en force, c’est que je perds en territoire.
Ils se fusillèrent du regard, refusant de le détourner le premier. Ce furent les gloussements de leur neveu qui s’en chargea, attirant leur attention.
– Désolé, c’est juste que… ça me rappelle la maison, expliqua-t-il.
Il allongea les bras et attrapa les mèches rousses de son oncle, jouant avec.
Il avait toujours aimé jouer avec les cheveux de la famille de son tuteur. Ça le rassurait.
Sauf qu’un éclat de rire se transforma en un hoquet étranglé et s’acheva en de lourds sanglots qui figea la famille.
Rapidement, il fut descendu des épaules d’Écosse pour les bras d’Irlande qui le serra contre elle et le berça.
– Oh, pleure pas, minot, on t’aurait bien apporté une chaussure, mais ce n’était pas le bon. Trente ans trop tard, hélas…
Pays de Galles essayait de le faire rire mais peine perdue, les pleurs se poursuivaient malgré tout.
– Oh, p’tit père… murmura-t-il en s’agenouillant. Viens donc là…
il ouvrit à son tour les bras et y reçut le petit sorcier. Puis, il se releva, l’emportant avec lui, suivi par la fratrie, l’air sombre.
Ce fut le moment exact où la vice-directrice dégela et se mit à glapir d’indignation.
– Vous ne pouvez pas !
Resté en arrière, le représentant de la Grande-Bretagne se tourna, lui faisant face, le visage de pierre.
– Oh, vraiment ? Je suis son tuteur légal. Si j’estime que mon pupille nécessite d’être retiré de son pensionnat, alors je le fais. Et je n’ai nul besoin de vous demander votre avis à ce sujet.
Son œil froid aurait rendu Lucius Malefoy jaloux, alors qu’il le dardait sur le corps professoral qui se sentait soudainement bien petit face à ce curieux homme. Une odeur d’ozone commençait à se faire sentir dans la Grande Salle, comme à l’approche d’une forte averse. Mais elle ne promettait aucunement d’être naturelle.
C’était un orage qui se profilait. Et un dévastateur.
– J’ai placé un enfant en bonne santé dans ce tortillard à charbon. Un peu surexcité et sans doute très nerveux à l’idée de ce pensionnat et de cette rentrée scolaire, mais qui ne l’a pas subie une fois, ici ?
Il prenait la salle entière en témoin. Cette masse d’élève silencieuse qui, vingt minutes plus tôt encore, racontait joyeusement leurs vacances.
– Quatre mois dans cette auguste demeure et je récupère une pâle copie qui a perdu pratiquement dix kilos et peine à tenir debout ! J’espère qu’il existe un semblant de tribunal dans cette communauté de consanguins ! Car je peux vous promettre mes avocats…
Un éclair déchira le ciel magique au moment où la lourde porte claqua derrière lui.
Le professeur McGonagall ferma la bouche alors qu’un très vieux souvenir ressurgit, enfoui au plus profond de sa mémoire. Celle de son enfance.
Une grande ombre rousse à la voix profonde, qui riait beaucoup et qui lui glissait des caramels en douce de ses parents, lui murmurant de garder le secret et jouant les innocents alors qu’elle revenait, les dents engluées par la confiserie, incapable de parler mais radieux.
Les bons caramels d’oncle Lachlan.
Elle fut bien la seule à se sentir nostalgique, alors qu’elle se rasseyait à sa place, oublieuse de l’ambiance tourmentée qui régnait. D’une main légère, elle agita sa baguette, signalant aux Elfes qu’ils pouvaient envoyer le repas.
Il n’était pas bon de repousser le dîner d’adolescents en pleine croissance !
* d’Elias de Kelliwic’h, le second enchanteur dans Kaamelott.
