
— Kyō ?
Grèce ôta ses chaussures et s’étonna de l’absence de réponse. Mais en parvenant au salon, il comprit pourquoi : son petit ami s’était endormi, télé allumée. Ramenant la couverture sur lui, il éteignit l’écran et se pencha pour l’embrasser sur la tempe. Il comptait rejoindre la cuisine afin de préparer le repas quand un bras passa autour de sa nuque, le forçant à rester là. Deux yeux ambrés s’ouvrirent, un peu vitreux par le réveil récent.
— Tu es rentré… souffla-t-il.
— À l’instant. Tu peux dormir, je viendrai te réveiller pour le dîner.
Héraklès l’embrassa sur le front avec tendresse alors qu’il fermait de nouveau les yeux pour reprendre sa sieste.
Il resta encore quelques instants pour l’observer dormir puis alla faire ce qu’il avait dit. Il adorait le sourire que Kyō avait lorsqu’il goûtait de sa cuisine.
Il adorait tout de lui, en fait.
Ils s’étaient rencontrés quelques mois auparavant, par un pur hasard.
Lui, Héraklès, était venu rendre visite à son ami Japon. Mais celui-ci avait eu une réunion imprévue, le forçant à rester seul. Ne pouvant se résoudre à rester enfermé, il avait décidé d’aller au gré des rues, sans décider d’une destination précise.
Lui, Kyō, fuyait sa famille pleine de tarés et de mépris, regardant droit devant, tous les sens aux aguets, poursuivi par ces mêmes tarés méprisants.
Hellas s’était arrêté à un coin de rue, observant un ginkgo, des chats à ses pieds, dans ses bras, sur ses épaules. Ça faisait longtemps qu’il ne disait plus rien à ce sujet.
Kyō déboucha dans ce coin de rue, courant droit sur le Grec, son instinct de maudit ayant pris le contrôle sur celui d’humain. Il lui sauta dessus, se transforma en chat en moins de deux, ne laissant que ses vêtements sur le sol.
Un peu surpris, Héraklès ramassa les habits, mettant un genou à terre.
— Où est-ce qu’il est passé ? Rugit l’un des membres de la famille Sōma.
Scrutant les deux rues qui allaient dans des directions opposées, ils remarquèrent le seigneur des chats et ses fidèles sujets.
— C’est un étranger. C’est inutile de lui poser les questions, soupira Yuki.
Mais ils n’étaient pas tous du même avis et s’en approchèrent, l’interpellant en anglais.
— Je peux vous aider, messieurs ?
— Notre cousin devrait être passé par ici. L’auriez-vous vu ?
Se frottant la tête avec hésitation, Grèce donna la direction où il était.
— Par là ? Merci.
Ils se saluèrent et les Sōma poursuivirent leurs recherches.
— Grèce !
— Ah, Japon, tu as pu te libérer ?
La nation s’arrêta, soufflant fort.
— Tu m’as extrêmement bien accueilli chez toi à toutes mes visites. Je t’avais promis de te rendre la pareille.
Kiku attrapa l’un des chats, le caressant avec attention, alors que son ami se redressait, faisant partir les félidés.
— Tu as beaucoup de chance avec eux.
— Je ne sais pas si attirer les chats peut être considéré comme de la chance…
Avançant dans les ruelles avec calme, les deux amis bavardaient paisiblement, appréciant ce moment partagé, jusqu’à la maison de Japon où les derniers chats les abandonnaient hormis un, sentant que c’était un territoire déjà revendiqué.
— Je ne sais pas si Tama acceptera ton chat, hésita Kiku.
— Ce n’est pas un simple chat, se contenta-t-il de répondre, le déposant sur le sol avec les vêtements à côté.
— Et si maintenant tu nous racontais ce qui se passait ? L’invita le Grec, sous le regard inquiet de son ami.
Mais le chat ne redevint pas l’adolescent comme il le pensait, il se contenta de s’adresser à eux sous sa forme animale.
— Je souhaitais juste leur échapper.
— Tu es un chat qui parle… balbutia le Japonais en se mettant à genoux.
Grèce ne lui prêta pas attention, ayant repris ses caresses qui ne semblaient pas déranger l’étrange chat.
— Ce n’est pas un simple chat. Il s’est transformé à mon contact.
Kiku fronça les sourcils et observa de plus près l’animal, allant jusqu’à le soulever pour le scruter.
— Tu es un Sōma ? Finit-il par demander.
— Vous êtes au courant ? S’inquiéta le maudit.
Qu’est-ce qu’Akito allait leur faire lorsqu’il sera au courant ?
— Tu parles à ta nation, fit remarquer Hellas. C’est normal qu’il soit au fait de tout.
Le regard ambré se tourna de nouveau vers la nation japonaise.
— Avec votre manie d’effacer la mémoire de ceux extérieurs à votre famille, j’ai bien fini par m’en rendre compte… Je vais faire du thé.
Rejoignant la cuisine, Kiku eut un petit sourire, un de ceux qui disaient « Je sais quelque chose que tu ignores et je vais adorer les jours à venir ».
Restés seuls, les deux autres observèrent le jardin, toujours installés sur la terrasse pour prendre le soleil.
— Tu ne te retransformes pas ? Tu es loin de ta famille, là.
— Ce n’est pas moi qui décide, mais ça devrait être pour bientôt…
Ces mots furent accompagnés du retour à la forme humaine.
— Qu’est-ce que je disais… Où se trouvent mes vêtements ?
— Je les ai laissés dans l’entrée, tu veux que je te les apporte ?
Pour toute réponse, Kyō se redressa en s’étirant et alla enfiler ses habits dans l’entrée, guettant le retour de Japon.
— Mais au fait, comment se passent tes transformations ? Il y a des conditions ?
Surpris, il sursauta et manqua de tomber, rattrapé in extremis.
— Je passe mon temps à te rattraper ! Ricana-t-il. Ah, tu es de nouveau un chat… et un chat râleur, à ce que je vois…
Lorsque Kiku revint, il retrouva son vieil ami en train de câliner avec attention le chat roux, complètement alangui sous les mains expertes.
— Je vais être jaloux, se moqua-t-il en posant le plateau à thé.
— Tu veux que je te fasse la même chose ?
Un petit gâteau se glissa dans sa bouche pour le faire taire.
— Tu dis des bêtises.
Kyō les observait depuis le sol où il restait allongé. Il n’arrivait pas à comprendre d’où venait cette pointe de jalousie. Peut-être n’aimait-il pas l’idée que sa nation en préfère un autre.
— Tu veux du thé ? Ou peut-être du jus de fruits ? L’invita Kiku.
Se roulant sur les flancs, il s’installa un peu mieux alors qu’on lui servait du jus de fruit.
— Je n’ai pas encore vu Tama, se fit la réflexion Kiku.
— C’est vrai que d’ordinaire il me fonce dessus, rit Héraklès. Peut-être s’est-il trouvé une copine, lui !
Il coula un regard moqueur dans la direction de son ami qui lui asséna une tape légère.
— Stupide. Ma vie amoureuse n’a pas à t’amuser !
Ils continuèrent leur petit échange sous le regard mi-amusé mi-intéressé de leur petit invité.
— Au fait, comment tu t’appelles ?
— Kyō ?
— Quoi ?
— Pas quoi ! Kyō !
— Moi c’est Héraklès. Et donc Kiku, ta nation. Enchanté de faire ta connaissance, Kyō Sōma.
Il lui tendit son doigt où la patte délicate du félin se posa, en une parodie de poignée de main.
— Mais tu peux aussi l’appeler Hellas, si ça te facilite (là tâche/la vie, faut finir ses expressions chat xD).
— Je préfère oui.
Ils passèrent le reste de l’après-midi à discuter paisiblement, finalement rejoints par Tama qui se fit une place sur les cuisses du Grec, et Kyō réussit à reprendre sa forme humaine.
— Les heures sont vite passées… Tu devrais peut-être rentrer Kyō…
Le susnommé se renfrogna. Il n’avait pas vraiment envie de retrouver Tohru, Yuki et Shiguré, surtout que ces derniers avaient fait partie de ceux qui le cherchaient.
— Je n’ai pas vraiment envie de les voir… Mais vous avez sans doute raison.
Avisant son absence de motivation pour la chose, Hellas se mordit les lèvres avant de se tourner vers son ami.
— Kiku, on pourrait le laisser passer la nuit ici ? Enfin, c’est ton toit, donc c’est ta décision, c’est évident…
Soupirant, il donna son accord avant de tendre le téléphone fixe.
— Par contre, tu les préviens. Je n’ai pas envie qu’on me pense kidnappeur d’enfants.
— Hey ! J’ai jamais insinué ça !
— Mais j’espère bien…
Kyō les laissa se disputer, emportant le téléphone avec lui. Composant le numéro, il pria pour que ça ne soit pas ce satané rat. Il serait bien capable de le vendre à Akito, juste pour bien se faire voir.
— Moshi moshi !
— Tohru ! S’exclama-t-il avec un soulagement palpable.
— Kyō, c’est toi ? Tu seras là pour le dîner ?
— Non, désolé, je… je suis…
Pourrait-il lui dire où il se trouvait ? Elle était pas très futée et pourrait très bien donner l’adresse sans le vouloir…
— Je suis chez des amis.
Même si je n’en ai aucun.
— Je ne sais pas quand je reviens, par contre.
— Je suis contente pour toi !
Et il l’imaginait très bien, un large sourire lui coupant le visage en deux, rayonnante de joie.
— Je t’appellerai lorsque je rentrerai. En attendant ne me compte pas aux repas.
— C’est entendu ! Passe une bonne soirée Kyō !
— De même Tohru.
Il resta quelques secondes encore, le combiné à l’oreille, écoutant la tonalité résonner.
— Kyō ? Y’a-t-il quelque chose que tu ne manges pas ?
Tournant un visage un peu chamboulé vers sa nation, le maudit raccrocha et répondit d’une voix atone.
— Tu devrais rejoindre Hellas pendant que je prépare le repas.
— Tu ne veux pas toujours pas d’aide ? Demanda le Grec depuis l’extérieur.
— Mon médecin m’a déconseillé l’huile d’olive, rétorqua-t-il en fermant la porte derrière lui.
Rejoignant l’autre nation, Kyō sourit en l’entendant grommeler.
— Toi non plus, tu n’aimes pas l’huile d’olive ?
— Je n’y ai jamais goûté, avoua-t-il en toute franchise.
— Il faudra corriger cette lacune.
Il était tellement sérieux que ça provoqua le rire du Japonais.
— On dirait que c’est une histoire de vie ou de mort pour vous, répondit-il à son regard interrogateur.
— C’est ma culture qui est en jeu, là ! Se défendit-il.
Ils continuèrent de plaisanter jusqu’à l’heure du dîner durant lequel Japon et Grèce s’asticotèrent sous les rires du plus jeune.
C’était une soirée plus qu’agréable, s’en fit-il la réflexion.
— Bon ! Déclara Kiku. Pour ceux que ça intéresse, j’ai bien trois futons mais deux chambres. Et je dors dans la mienne. Bonne nuit~
Il disparut dans le couloir, un petit sourire en coin affiché, bien qu’invisible par les deux autres.
Étouffant un bâillement, Héraklès se leva à son tour avant de s’étirer.
— Nous n’avons plus qu’à partager l’autre, alors.
— Euh… oui, effectivement. Ça ne vous dérange pas ?
— J’ai passé mon enfance à dormir avec mes frères. Et si tu te transformes au cours de la nuit, j’y suis aussi habitué. Après, c’est à toi de voir.
Il le regardait, une main sur la hanche, attendant sa décision.
— Si vous ronflez, je vous frappe, le prévint-il en se levant à son tour.
— J’y penserai ! Rit-il.
Et ils allèrent se coucher à leur tour.
Lorsqu’il se réveilla, Grèce sourit en remarquant la présence du chat roux qui ronronnait dans son sommeil.
Il enfouit ses doigts dans le pelage roux, provoqua un ronronnement plus fort. Un chat au réveil, ça valait tous les compagnons du monde.
Un choc léger au niveau de la porte l’interrompit dans ses pensées félines. Il se leva avec regret pour ouvrir à son vieil ami qui patientait avec un sourire en coin.
— Petit-déjeuner ? Le salua-t-il.
-— Non, moi c’est Héraklès. Peut-être la porte à côté ?
Il se reçut une tape sur le haut du crâne
— Si on ne peut même plus rire… Je réveille Kyō ?
— Laisse-le. S’il dort c’est qu’il en a besoin. Il nous rejoindra plus tard, et la maison n’est pas si grande que ça…
Obtempérant, il ferma la porte avec douceur après avoir jeté un coup d’œil en direction de la boule de poil qui s’était approprié l’oreiller.
— On ne m’a toujours pas répondu, au fait, remarqua-t-il. Quelles sont les raisons pour lesquelles ils se transforment ?
— Oh, rien de très compliqué… Du thé ?
— Merci. Et si tu développais, dis ?
Il capta le regard moqueur de son ami qui s’amusait à le faire mijoter.
— Un contact avec une personne du sexe opposé, le plus souvent. Les émotions fortes et la maladie, aussi. C’est un phénomène assez vieux, maintenant.
Grèce sembla réfléchir, les bras croisés, le nez froncé.
— Kyō ne semble pas malade et il n’y avait pas vraiment d’émotions fortes, hier soir. Et aux dernières nouvelles, je ne suis pas une femme.
— Tu es une nation. Tu représentes aussi bien les hommes que les femmes de ton pays.
— Oh ! Tu penses que ça provient de là ?
Kiku se contenta de hausser les épaules. C’était une excuse pas trop boiteuse. À eux de trouver la raison réelle.
— Et, sinon, quand est-ce que Prusse arrive, avec tout ça ?
Il sourit en voyant la tête surprise du Japonais.
— Tu ne pensais tout de même pas que j’avais oublié ? Tu me sous-estimes, là… N’oublies pas que j’ai côtoyé Hongrie durant quelques siècles…
Il n’obtint qu’un grognement boudeur avant d’être interrompu par l’arrivée d’un Kyō bâillant.
— Bonjour, les salua-t-il. Encore merci de m’avoir laissé passer la nuit ici…
— C’était le moins que je pouvais faire pour un membre de la famille Sōma…
— Une dette à honorer ? S’enquit Héraklès.
Il se reçut un coup de baguette comme réponse.
— Tu n’auras pas plus de détail. Et si tu continues, je te fais manger dehors.
— C’est ton jardin qui sera recouvert de chats, pas le mien, rétorqua-t-il en haussant les épaules.
— C’est une bonne raison. Tu peux te servir Kyō.
— Et ne te gêne pas pour te remplir l’estomac, Kiku a fait les courses hier.
— Dis donc, l’estomac humain !
Au vu du sourire de l’Européen, ils auraient pu démarrer une bataille de baguettes dans l’instant s’il n’y avait pas eu un invité inhabituel, se fit la réflexion Kyō.
Il remua le fond de son bol du bout de ses baguettes, un peu pensif et un peu gêné.
S’étant réveillé nu et dans le futon du Grec, sa tenue de nuit restée dans son propre futon, il avait bien dans l’idée de s’être transformé de nouveau. C’était gênant d’y penser.
— J’y pense… Tu n’as pas cours ?
— Non, c’est la Golden Week.
— Je t’expliquerai, Hellas, je t’expliquerai.
Le petit-déjeuner se poursuivit dans le silence des baguettes.
— Hellas, si tu t’endors sous la douche, je te tue, le prévint son ami.
— C’est arrivé une fois et tu avais déjà pris la tienne !
— Je préférais être sûr…
Il préféra débarrasser la table en marmonnant dans sa langue plutôt que de lui répondre, ce qui fit rire Kiku et sourire Kyō.
— Il est narcoleptique. Il faut le surveiller pour ne pas que ça lui apporte une mort précoce.
— Mais… vous n’êtes pas immortels ?
— C’est plus complexe que ça. Pour simplifier les choses, on se régénère autant qu’on veut.
— Donc vous êtes immortels.
Héraklès passa la tête par l’entrebâillement de la porte pour signaler qu’il y allait en premier, laissant les deux Japonais continuer de discuter entre eux. Lorsqu’il sortit de la salle de bain, il les retrouva exactement à la même place.
— Au suivant ! Déclara-t-il en se frottant les cheveux avec la serviette, torse nu.
Kiku nota le léger rougissement de son invité, le faisant sourire. Il est vrai que Hellas cachait un torse musclé sous ses simples T-shirt blancs.
— Va t’habiller, le taquina-t-il en passant devant lui.
— Pourquoi ? Tu complexes sur mon corps de dieu ? Fit-il sur le même ton.
Ils ricanèrent et se séparèrent, mais Grèce ne suivit pas la demande de Japon, s’appliquant à l’essorage de ses cheveux avant de croiser le regard troublé de leur invité.
— Il y a un souci ?
— Euh… eh bien…
Baissant le regard sur son torse, Héraklès sembla comprendre.
— Ah oui, Kiku m’a déjà fait le coup. C’est vrai que vous êtes glabres ?
Il enfilait son T-shirt, cachant ainsi les poils de son torse du regard de Kyō. Il détourna alors le regard, les pommettes le brûlant.
Cet homme… cette nation, se corrigea-t-il, attirait son regard, telle une lampe pour les insectes. Ses yeux se fixaient sur ces épaules puissantes et carrées ou les traits paisibles de ce visage. Il se souvenait s’être collé contre le corps chaud pendant la nuit, peu avant de revêtir sa forme féline et, bien qu’il rejetait cet acte sur ses instincts animaux, il savait au fond de lui que ce n’était pas complètement involontaire.
— À toi, Kyō, lui annonça son hôte.
Se secouant, l’adolescent alla s’enfermer dans la salle de bain, espérant y vider son esprit de toutes ces pensées parasites.
— Tu lui as dit quelque chose de déplacé ? Demanda Kiku.
— Moi ? Non…
S’allongeant sur le sol, Héraklès observa le plafond où des peintures rappelaient l’ère Showa. Il fut rejoint par son ami qui posa son crâne sur les abdos. Ils étaient en pleine réflexion intérieure lorsque leur invité les rejoignit sans bruit, s’arrêtant au pas de la porte, perdu entre la gêne et la surprise.
Faisant partie des maudits du Zodiaque, les étreintes et autres attentions câlines lui étaient choses quasi inconnues. Surtout en tant qu’esprit du chat.
Lorsque Japon remarqua sa présence, il se releva rapidement, s’excusant de sa conduite, alors que l’autre nation restait allongée, ses paupières semblant se faire plus lourdes à chaque seconde de passée.
Et il s’endormit.
