De sortie, Kyō et Héraklès se promenaient dans un parc. Malgré son assurance, Kiku avait été rappelé par son gouvernement, ce qui avait coupé court à leur amusement et les avait laissés tous les deux, avec un petit sourire en coin. S’il restait entre eux deux, pas sûr que leur histoire ne débute un jour !
— Je crois que des chats nous suivent.
À ces mots, Kyō se hérissa, tournant un regard effrayé et un peu désolé vers son compagnon de route. Sa malédiction n’était pas vraiment chose plaisante. Mais, contre toute attente, le Grec se frotta la nuque et marmonna des excuses par la situation présente.
— Je ne sais pas comment je fais, mais j’attire les chats, où que je sois, soupira-t-il.
Se rappelant s’être jeté sur lui pour cette raison lors de leur rencontre, Kyō se frotta le nez et détourna le regard, cachant sa gêne.
— On ferait mieux de s’arrêter, sinon ils nous suivront encore un bon moment…
Prenant place sur un banc, Hellas se fit rapidement submerger par les félins en manque de caresses, miaulant à qui mieux-mieux.
— Tu n’auras jamais assez de mains pour tous ces chats ! S’exclama Kyō.
— Tu n’as qu’à m’aider, alors.
S’asseyant à ses côtés avec une sorte de timidité, il n’eut pas à attendre longtemps pour que les boules de poils s’intéressent à lui, comme c’était à prévoir. Ils en étaient là, dispensant amour et attentions à des chats quémandeurs, lorsque Kyō fut interpellé par une voix qu’il connaissait bien : celle de Tohru. Mais, autant la présence seule de la jeune fille lui allait, autant celle de son cousin Yuki à ses côtés lui hérissait le poil. Il banda les muscles, prêt à en découdre, lorsque la large main de la nation cogna la sienne.
— Tu effrayes les chats, se contenta-t-elle de lui faire remarquer.
Effectivement, sentant sa tension, les animaux s’étaient éloignés de lui, se rapprochant de la présence calme de l’autre humain qui ne bronchait pas.
Mais Tohru s’approchait, et avec elle Yuki. Yuki qui semblait hésiter entre rire – même si ce n’était pas dans son caractère – et l’engueuler – plus probable. Ils étaient trop proches pour que fuir serve à quelque chose, donc il n’avait plus qu’à attendre la confrontation et prier pour que ça ne devienne pas gênant.
— Kyō ! Le salua la jeune fille. Oh, bonjour monsieur…
Il lui rendit son salut, tentant de faire descendre le chaton qui lui grimpait dans la nuque, mais c’était peine perdue.
— Les chats japonais ont leur petit caractère, commenta-t-il alors.
— Kyō est un vrai aimant à chats ! Pépia Tohru.
— Lui ? Je ne pense pas, c’est plutôt moi.
Un petit silence s’installa, seulement troublé par les ronronnements de confort du troupeau félin qui appréciait grandement les attentions conjointes de Héraklès, Kyō et Tohru. Yuki, lui, n’osait pas trop bouger, voyant bien l’étincelle menaçante dans l’œil mi-clos des boules de poils. Était-il considéré comme une menace ?
Tohru finit par relever la tête, semblant hésiter à prendre la parole… jusqu’à ce qu’elle se rende compte que Héraklès s’était endormi. Ah…
— J’étais inquiète pour toi, Kyō, murmura-t-elle.
Sur ses genoux, le tabby ronronna un peu plus fort, masquant presque ses propos.
— Tu te prends la tête pour rien, râla-t-il. En plus, je t’avais appelée.
Elle hocha la tête, se tournant vers Yuki qui préférait surveiller la sentinelle féline.
— Ce n’était pas tant pour cette nuit que hier… souffla-t-elle.
À cette mention, il se rembrunit, paraissant se fermer.
— J’ignore de quoi vous parlez, mais ça n’a pas l’air de lui faire plaisir.
Tournant la tête pour observer leur interlocuteur, Kyō et Tohru durent réprimer un glapissement. Les chats avaient profité du sommeil du Grec pour l’escalader, le recouvrant presque entièrement. Oh. Avaient-ils le droit de rire ?
En tout cas, Kyō ne put se poser plus longtemps la question, gloussant sans retenue à cette scène. Même si il ne le connaissait que depuis peu, il était intimement sûr que Hellas ne prendrait pas la mouche. Il était bien au-dessus de ça.
Tohru jeta un regard inquiet en direction de l’adulte qui… n’y faisait même pas attention, occupé à déloger certains de ses amis un tant soit peu envahissants.
— Une montagne de chats ! Gloussait le roux.
— Tu veux vraiment aller par-là ? Sourit dangereusement le moqué.
Sous les yeux perdus de la jeune fille et devant un Yuki mal-à-l’aise, le Grec chopa des chats à sa portée pour… en recouvrir le méchant qui osait rire de lui, la grande nation millénaire.
— Tu veux la guerre ? Tu vas l’avoir, promit-il.
Pour le coup, il ne riait plus, tentant de s’échapper des chats qui assuraient leurs prises sur lui à grand renfort de griffes et de tortillements.
— Mais… pleurnichait faussement Kyō. T’es pas drôle Hellas !
— Mais si, c’est juste que tu es insensible à ce genre d’humour, assura-t-il paisiblement. Il faut avoir à peu près mon âge pour apprécier ce genre de gamineries.
Cette allusion à son statut de nation passa inaperçue à Tohru et Yuki qui tentèrent d’évaluer l’âge du Grec et qui se rappelaient l’attitude enfantine de Shiguré. C’était donc ce qui les attendraient lorsqu’ils seraient adultes ? Ça faisait peur, dis donc…
— La journée s’est bien passée ? Voulut savoir Kiku.
Levant les yeux du journal, Héraklès posa son regard si étrange sur son ami. Il se troubla un instant, comme s’il réfléchissait aux propos qu’il allait tenir.
De son côté, Kiku se mit à craindre le pire. C’était si mauvais que ça ?
— On a… vu des chats.
Évidemment.
— Et, c’est tout ?
— On a vu des chats, décréta-t-il comme si c’était suffisant.
Et c’était suffisant.
Chacun reprit son activité, à peine dérangé par l’arrivée de Tama qui se frotta contre l’invité de son maître. Le chat intrus avait enfin disparu de son territoire, il était de son devoir de faire disparaître toute trace de son passage. Et le grand monsieur qui venait souvent en faisait partie. Déjà qu’il empestait les odeurs d’autres chats…
— Tama est un peu trop entreprenant, aujourd’hui. Qu’est-ce que tu lui as fait ?
— On dirait qu’il est jaloux, c’est plutôt drôle. Regarde.
En effet, le chat se frottait avec insistance contre lui, parsemant ses habits clairs de poils noirs, comme s’il tentait de passer à travers le tissu.
— Il semblerait que tu aies raison. C’est effroyable.
Soupirant, Kiku récupéra son chat qui miaula et gigota en tous sens, essayant de reprendre sa tâche malgré le désaccord de son maître.
— Eh bien, que d’affection ! C’est moi qui vais être jaloux, je crois bien !
— Oh, voyons, Kiku, mon cœur n’appartient qu’à toi, tu le sais bien…
— Des mots ! Tout cela ne sont que des mots ! À vrai dire, tu ne m’as jamais aimé !
Les yeux vides et le teint vert, Kyō les regardait faire, hésitant à les laisser seuls. Sérieusement, qu’avait-il fait pour mériter ça ?
— Quand vas-tu me regarder ?
— Mais que racontes-tu ? Je te regarde tout le temps ! Je n’ai d’yeux que pour toi, voyons ! Tu es l’étoile de ma vie !
Kiku se détourna, des larmes dans les yeux et la voix, se cachant le visage entre les mains. Tama observant les deux nations avec un air d’incompréhension entre eux deux.
Et puis, subitement, leurs épaules tressautèrent sans un bruit avant que le rire grave du Grec ne les assourdisse, cachant presque celui, plus discret, de Kiku qui cachait le bas de son visage dans sa manche.
Bien moins vert et plus conscient, Kyō les fixait sans comprendre la cause de leur hilarité. Il avait raté quoi ?
Mais il n’eut aucune réponse alors que son hôte retournait à la cuisine pour reprendre le repas. Et pas plus d’aide de la part de l’autre nation qui jouait avec Tama, l’instigateur de cet échange bizarre.
Bon, tant pis, une autre fois, peut-être ?
Kyō avait repris les cours et était rentré chez Shiguré, quelques jours plus tard, réprimant sa bonne humeur avec difficulté. Enfin, il lui suffit de croiser le regard de son cousin Yuki pour avoir envie de lui arracher la tête.
Tohru lui avait souri et lui avait demandé si tout s’était bien passé avant de lui tendre un bentō préparé par ses soins qu’il accepta, gêné.
Héraklès et Kiku s’étaient amusés à lui préparer son repas, mêlant leurs spécialités culinaires dans la boîte à déjeuner, même si il leur avait été difficile de le lui faire accepter. Si Kyō était têtu, ils n’étaient pas mal dans leur genre, eux non plus.
Heureusement, il pouvait toujours compter sur l’ex-yankee pour grappiller dans les plats de Tohru, lui laissant profiter du mélange amusant sans même se sentir désolé. Hé, hé.
Le sourire prouvant sa satisfaction personnelle semblait suffisamment irritant pour que Uotani le prenne comme une invitation à lui maraver la tronche.
Bon, ça ne changeait pas grand-chose à son quotidien, alors il pouvait bien échanger quelques coups avec cette fausse blonde, non ?
— Bonjour Honda-san, le salua respectueusement Kyō.
Son salut lui fut rendu, accompagné d’une invitation à prendre le thé.
Le jeune maudit jetait des coups d’œil autour de lui, à la recherche d’une certaine présence, sous le regard amusé de son hôte qui apportait le plateau. Il finit par se faire remarquer, provoquant un mouvement de surprise rapidement camouflé.
— Tu cherchais quelque chose ? Commença la nation sur un ton dégagé.
— Non non, je passais dans le coin, alors je venais vous rendre visite.
Il avait terminé sa phrase le nez dans sa tasse, marmonnant contre lui-même, face à un Kiku s’amusant beaucoup trop pour son propre bien, même s’il le cachait derrière un masque paisible.
— Alors, tu cherchais peut-être quelqu’un ?
Le rougissement discret du collégien en disait plus qu’il n’en fallait, donnant envie à Kiku de ricaner, mais ce serait manquer de discernement.
— Hélas, Héraklès, est retourné chez lui il y a deux jours.
Il s’interrompit le temps d’une gorgée de thé, le laissant dans l’expectative.
— Il a laissé une lettre pour toi, ajouta-t-il.
Il sortit le pli de sa manche et le tendit au jeune homme qui le lui arracha presque des mains, impatient, oubliant son thé qui refroidit dans l’indifférence générale. Kyō lisait et Kiku l’observait.
Les émotions qui se disputaient sur son visage étaient très distrayantes pour ce dernier.
— De bonnes nouvelles ? Tenta-t-il au bout de quelques minutes.
— Oui oui…
L’air pensif, il rangea le courrier mais il montrait clairement des signes prouvant son envie de s’en aller.
Heureusement pour lui, sa nation n’était pas assez sadique pour le forcer à rester et le fit prendre congé, s’amusant malgré tout de son empressement.
C’était mignon d’être amoureux…
Enfermé dans sa chambre, Kyō fixait le plafond, serrant contre lui les feuilles manuscrites.
Les idéogrammes étaient simples et un peu brouillons, prouvant que la main qui les avait tracés n’y était pas habituée, rendant quelques mots difficiles à déchiffrer. Mais ça n’avait que peu d’importance, à côté du message véhiculé.
— Hey, idiot de chat, Tohru s’inquiète pour toi.
Il se tourna vers la porte, surpris de la présence de Yuki qu’il n’avait pas entendu arriver. Avec un peu de crainte, il tenta de dérober à sa vue la liasse de feuilles manuscrites comme si c’était un trésor, ne recevant qu’une œillade ennuyée de la part de son cousin.
— Tu as de la chance que je ne sois pas oncle Shiguré. Je ne veux pas savoir ce que tu caches. Tohru m’envoie juste pour te signaler que c’est l’heure du dîner.
Son attitude dédaigneuse suffit pour mettre les nerfs de Kyō en pelote et qu’il se jette sur lui, oubliant rapidement ses pensées précédentes. La priorité était plutôt à se défouler sur cette victime désignée même si ce serait lui qui finira par terre à grimacer.
Héraklès gardait toute son attention sur la réunion, tournant le dos à la fenêtre où une tranche de ciel bleu paraissait se moquer de tous ces costards-cravates qui s’enfermaient dans une pièce grise.
Fallait bien diriger le pays de temps à autre, non mais ho ! Même les jours de soleil, promesse de farniente au soleil, le travail était important !
… Et ô combien difficile.
Bon, il exagérait, bien sûr, mais le sujet actuel était peu intéressant.
Discrètement, il sortit son portable international pour observer un peu les dernières nouvelles des autres nations. Entre les conflits humains et leurs propres différends, elles avaient pris l’habitude d’échanger régulièrement. Pas tant pour donner des nouvelles que pour resserrer des liens fortement mis à mal.
Ça, et leur amour des cancans.
Avec un petit sourire, il parcourut en diagonale le post de Roumanie qui se plaignait de Hongrie, cette dernière l’agonisant d’injures dans les commentaires, les deux arbitrés par Bulgarie.
Il y avait des enregistrements d’Autriche et les derniers meubles de Suède, les collections d’Italie et les résultats sportifs. C’était très varié et il était facile de s’y perdre.
Héraklès remarqua la petite icône de notifications et cliqua dessus, curieux. Il eut un sourire difficile à cacher en consultant le message.
Kiku avait discrètement pris une photo de Kyō recevant la lettre qu’il lui avait écrite. C’était une attention très délicate, surtout lorsqu’on pouvait observer la légère coloration des pommettes du lycéen.
Ça méritait bien une récompense, ça…
En fouillant un peu dans son téléphone, il réussit à dénicher une photo du réveillon d’il y a deux ans qui plaira sans doute à son ami. Il ne lui fallut que quelques secondes supplémentaires pour l’envoyer à Kiku.
Il put revenir au débat assez vite pour que son égarement passe inaperçu.
Tout en discrétion.
Kiku s’étouffa avec sa salive en recevant l’image, mais surtout en la consultant.
Gilbert faisait face à l’objectif, clairement imbibé et surtout très nu, un grand sourire sur les lèvres et le bras tendu devant lui en une invitation à le rejoindre.
— Nation-san ! Tous les volcans entrent en éruption, c’est affreux !
— Oups.
