Je ne me laissai aller aux vapeurs du sommeil qu’une fois Percy dans son lit et moi dans le mien. Je refoulai toutes ces pensées dérangeantes et angoissantes au plus profond de mon esprit pour pouvoir mieux dormir.
Comme toujours, éveil à l’aube malgré toutes mes tentatives. Je soupirai en me levant et filai sous la douche en sifflotant intérieurement un des airs de quand j’étais apprenti. Dormir avec du sable ne m’avait pas plus gêné que ça… En fait je n’avais rien senti.
Je fis mon lit et pressai le bouton permettant de l’escamoter. Je parle d’aube, mais ce n’est pas le cas, évidemment… Dans deux heures, Chiron sera réveillé, lui et les lève-tôt. Une heure plus tard, le réveil sera donné et le petit déjeuner mis en place. Une heure encore, et les plus paresseux seront en train de buller devant le repas tandis que d’autres se presseront dans les salles d’eau ou aux entraînements.
Et moi pendant ce temps ? Je cherche un moyen de ne pas m’ennuyer. Je m’occupe de recoudre des habits ou autres tissus, étant pourvu de « doigts de fée ». Sinon, je rafistolais les mannequins de paille de combat qui étaient éventrés et faisaient assez peine à voir.
Alors que je m’installais en tailleur pour commencer ces menues corvées, deux jambes parvinrent dans mon champ de vision. Quelqu’un d’autre de réveillé à une heure pareille ? Non… ce n’est pas possible…
-Je me disais bien que tu te levais avant tout le monde.
-… Bonjour.
Je l’observais avec curiosité. N’ayant pas la mémoire des noms, j’étais incapable de le nommer. Bien que plus petit que moi, il était assez grand, très fin sans pour autant l’être de trop, des muscles nerveux roulant sous la peau. Sa peau bronzée était parfaite et témoignait d’une vie au grand air sans que celle-ci ne soit excessive, ses yeux bruns semblaient moqueurs, impression renforcée par la pointe en trompette de son nez et ses fossettes. Un fils d’Hermès. Ça je pouvais vous le certifier.
-Euh, oui, bonjour. Je m’appelle Travis Alatir, fils d’Hermès.
-Gaol Morgan.
Je ne voyais pas l’utilité de plus m’étaler sur qui j’étais. De toutes façons, mon parent divin était facile à deviner…
-Je peux rester avec toi ?
Je haussai les épaules pour signifier ainsi mon peu d’intérêt. S’il voulait rester qu’il reste. Sinon qu’il parte. C’est tout ce que j’ai à dire. Il s’assit bruyamment auprès de moi alors que je commençai à enfoncer l’aiguille dans le tissu.
-Tu es bien peu discret pour un fils de voleur.
-Tu parles beaucoup pour un quasi-muet.
Touché. Je souris doucement. Nous portions un masque tous les deux, c’était évident à nos yeux. Et là aucun ne le portait.
-Que me vaut ta présence ?
-J’avais envie de rester un moment seul près d’un beau mec, répondit Travis en observant le ciel.
Ledit beau mec se piqua sous la surprise. J’observai la goutte de sang perler à mon index avant de porter ce dernier à mes lèvres puis d’essuyer mon doigt contre mon bermuda à la couleur inconnue. J’allais poursuivre ce que je faisais alors que des longs doigts s’emparèrent du mien blessé et le tirèrent jusqu’aux yeux moqueurs.
-Tu ne t’es pas loupé, siffla-t-il.
-Je sais…
-Tu n’es pas très expressif…
-C’est là mon moindre défaut.
Je n’aimais pas cette fable. Après tout, j’étais à la fois une Fourmi travailleuse et une Cigale sans logis et sans un sou vaillant. C’était d’un déprimant…
Ses lèvres s’élargirent en un petit sourire avant qu’il ne scrute un peu plus la plaie.
-Tu peux me rendre mon doigt s’il te plaît ? J’en ai besoin.
-Il faut le soigner ! Rétorqua-t-il.
-Je ne suis pas à ma première piqûre d’aiguille à coudre… Je survivrai très bien.
Je retirai mon index de sa prise, un peu gêné. Je n’avais pas l’habitude de cette attention.
-Et puis, je n’aurai qu’à aller voir Rokusan, elle aime bien me soigner…
J’avais dit ça sans émotion, continuant de faire entrer et sortir l’aiguille fautive, me piquant souvent mais sans saigner.
-Gros-cul ? Ma demi-sœur ?
-Oui. C’est bien elle.
Le silence se fit entre nous. Je me concentrai sur mes points. Et cela continua une bonne heure. Certes, j’étais lent à la couture, mais je craignais de finir trop vite et de me retrouver désœuvré trop longtemps. Un poids soudain sur mon épaule et je me fige. Qu’est-ce donc ?
Travis était un habitué des grasses matinées, alors se lever à l’aube ne lui était pas favorable. Il s’était endormi, tout simplement. Je soupirai avant de poser la robe que je raccommodais puis de le prendre en marié. Son souffle ténu sur mon torse nu me fit frissonner un instant puis sourire. Il était de ceux que j’avais repéré. Et il était de notoriété gay.
Soupirant à nouveau, je l’allongeai par terre et plaçai sa tête sur mes cuisses et caressai ses mèches brunes qui étaient aussi douces que je me l’étais imaginé. Cela me faisait penser au petit chiot qu’une cliente fréquente apportait souvent avec elle.
-Salut Percy, bien dormi ?
La question toute innocente de Grover fit rougir l’interpellé alors que les souvenirs de la nuit se rappelaient à sa mémoire. Mais le lien qui existait entre le satyre et le demi-dieu fit son office et il fallut le réanimer. Cela fait, le fils de Poséidon passa sa main contre sa bouche.
-Pas un mot à qui que ce soit, compris ? Marmonna-t-il. Ce qui s’est passé hier, seuls lui et moi sommes au courant… en plus de toi. S’il y a la moindre fuite, je saurai que c’est toi. Compris ?
Le pauvre satyre réduit au silence hocha la tête en signe d’assentiment. Il ne reconnaissait pas son meilleur ami en cet instant. Percy ne semblait vraiment pas dans son état normal.
-Bon, je vais manger. Tu voulais me dire quelque chose ?
-Juste te saluer… Et t’accompagner au réfectoire !
Lorsqu’ils y arrivèrent, peu de personnes y étaient, étonnant ainsi la paire d’amis. La table de Dionysos était vide, tout comme celle d’Arès, celle d’Apollon et celle d’Aphrodite. Celle de Déméter était l’une des plus remplies avec celle de Hermès.
S’installant à la sienne, le jeune homme ne put s’empêcher de jeter un œil à la table au trois-quart vide de Héphaïstos. Comme à son habitude, Gaol y était, mangeant peu et en prenant son temps. Non par amour du bruit ou par envie sociale, mais juste parce qu’il en profitait pour savourer son repas.
Gaol était taillé comme la plupart de ses demi-frères et sœurs. Il était grand, une structure massive et musclée, une peau sombre. La sienne était barrée était barrée de multiples cicatrices que même les Apollon et toute leur science n’avaient pu soigner, même quand les Hermès s’étaient ajoutés. Il avait des cheveux noirs en désordre et dégradés s’arrêtant au milieu du cou pour les plus longs, une large mèche retombait sur ses yeux brun chocolat très profonds et assez hypnotisants. Malgré sa massivité et ses muscles, il était assez fin, paradoxalement. On pouvait sentir sa force mais on avait du mal à y croire en le voyant. Il aurait pu passer pour un fils d’Apollon ! Ses vêtements étaient soit troués, soit rapiécés. Bref, il ne payait pas de mine.
Le concerné sentit un regard sur lui, différent de l’ordinaire, et il releva la tête, croisant ainsi le regard lagon de son amant de la nuitée précédente. Il lui adressa un signe de tête pour le saluer avant de revenir à son croissant. Gaol avait de menues réparations aujourd’hui, Chiron lui avait parlé de kayaks prenant l’eau et il s’était proposé aux Harpies ainsi qu’aux diverses nymphes pour les corvées qu’elles voudraient bien lui donner. Il savait que ça leur ferait plaisir et ça lui évitera ainsi d’avoir à s’entraîner.
Car oui, Gaol Morgan, pacifiste de son état, avait lui aussi une arme, présent de son géniteur.
Un matériel de couture. Je vous jure.
Une petite sacoche de la taille d’un portefeuille, que l’on pouvait déplier. On y trouvait des aiguilles de toutes tailles et de tous matériaux, ainsi que du fil de diverses matières. Ça ne payait pas de mine, mais son attaque d’aiguille soporifique était célèbre.
Ayant fini son petit déjeuner, Gaol partit s’occuper. C’était une journée banale, en somme.
