-Éole ? Chuchota son voisin. Tu dors ?
-Plus maintenant, souffla l’interpellé. Et Hermès ?
-Impossible à réveiller…
-T’as pas dû tout essayer, ricana son amant.
-Alors je t’ai réveillé à sa place, voulant parler.
-… Tu t’ennuies vraiment beaucoup, toi.
-Je passe la quasi-totalité de mon temps seul dans ma voiture, bouda Apollon.
-Viens pleurer dans mes bras, grogna faussement Éole en les ouvrant.
Il n’en fallut pas plus au blond pour aller s’y réfugier, se collant au corps nu qui l’accueillait.
-Allez, dis tout à tonton Olie, bâilla celui-ci.
-Tu vas pas t’endormir tonton ? Gazouilla-t-il sur un ton enfantin.
-Petit insolent ! Tu vas voir si je vais m’endormir !
Ses longs doigts frôlèrent les flancs, puis recommencèrent de plus en plus vite, faisant frétiller le petit pois… blond. Le petit blond. Et, à force de gigoter, ils finirent par réveiller le dernier occupant du lit qui s’abattit alors de tout son poids sur eux.
-Vous êtes deux gros gamins, râla-t-il.
-Ouais ! Mimi se joint à nous ! S’exclama Apollon.
-Mais pas du tout ! S’insurgea « Mimi ». Je…
Il ne put achever sa phrase, empêché par les lèvres de son demi-frère. Les mains d’Éole vinrent se joindre aux leurs et ils partirent pour un nouveau round au rythme plus soutenu.
-Hermès ? Chuchota son cousin.
-Mouaif ? Grogna-t-il en réponse.
-Tu vas bien ?
-Pourquoi cette question ?
L’étonnement présent dans sa voix était tout à fait compréhensible. Pour cette fois, c’était bien la nuit, et Éos était loin.
-Parce que tu sembles somnolant, mon vieux. Parce qu’à la fin de chaque étreinte tu t’écroules de sommeil et que c’est le Tartare de t’en sortir. T’as froissé Hypnos ou insulté Morphée ?
-T’inquiètes pas, ça doit pas être bien grave.
-…
Il ne lui était pas trop difficile d’imaginer le regard noir que lui envoyait son amant.
-Et tu veux que je fasse quoi ? Que je consulte Apollon ? Trop personnel. Asclépios ? Mort. Un mortel ? Une chance sur 3 qu’il finisse interné quand il remarquera que je saigne doré !
Avec difficulté, Éole se libéra le bras, passa par-dessus Apollon qui roupillait entre eux, pour enfouir sa main dans les boucles brunes.
-Hermès… Tu me le dirais si tu allais mal ?
-Non, avoua-t-il franchement.
Un petit sourire triste dans l’obscurité.
-C’est bien ce que je pensais, soupira-t-il.
Il le colla au corps chaud du blondinet, resserrant son bras sur les deux hommes de sa vie, avant de sombrer dans le sommeil qui lui ouvrait les bras.
Hermès laissa quelques minutes passer avant de se dégager doucement de la prise de son benjamin. Se levant, il alla se porter à la fenêtre, passant derrière le rideau pour s’y camoufler. Posant son front contre la surface fraîche de la vitre, il ferma les yeux.
Les questions d’Éole lui tournaient dans la tête, jusqu’à l’écœurement… Puis la douleur revint. On avait cru qu’un aigle malaxait sa cervelle avec ses serres. Une impression peu agréable, il va sans dire. Si il savait ce qu’il lui arrivait ? Zeus, oui ! Et ce n’était pas un médecin qu’il lui fallait. Ou en tout cas, pas ce genre de médecin.
Il jeta un œil au bras qui reposait contre lui. Le bon côté de sa dominance, c’est qu’ils n’avaient pu le remarquer durant leurs ébats. Mais viendra le moment où ils seront conscients du mal qui lui dévore les chairs. Quelles seront leurs réactions ?
Il baissa la tête, les larmes lui montant aux yeux.
Ils le rejetteront, c’est certain. Ils n’auraient pas besoin de lui. Un ménage à trois, c’est un de trop après tout. Il n’y a qu’à regarder le lit. Les deux blonds y étaient étroitement enlacés, sans qu’Hermès ne puisse espérer s’y glisser. N’était-ce pas une preuve ?
-Tu vois, je te l’avais dit, marmonna une voix ensommeillée contre son oreille.
La seconde d’après une paire de bras passait autour de ses épaules et une autre sur son ventre, tandis qu’un corps se collaient, chacun d’un côté.
-Pourquoi tu pleures Mimi ? Demanda Apollon avec une voix d’enfant.
Il plongea ses yeux d’un bleu innocent dans les siens, pelotonnés contre son torse. De ses pouces, ils essuyaient les larmes qui roulaient encore.
Hermès pouvait sentir un poids sur son épaule, ainsi qu’un chatouillement frôlant son cou.
-Allez vous recoucher, vous êtes crevés, les gourmanda-t-il gentiment. Éole… tu dors debout !
-C’est même pas vrai d’abord, grommela-t-il.
Il déposa un baiser sur la jugulaire, les yeux entrouverts.
-Change pas de sujet ! Reprit Apollon.
-Je me suis tapé contre un meuble, rien de plus, expliqua-t-il d’une petite voix.
Les deux blonds échangèrent un regard blasé, avant de soupirer.
Apollon embrassa tendrement Hermès, alors que Éole glissait le long du corps musclé, parsemant baisers, caresses et attentions. Ils représentaient bien leurs symboles, tous les deux. Apollon était chaud, tendre, doux et passionné. Éole était fougueux, cinglant, il frôlait et non caressait. Le soleil et le vent. Son soleil et son vent. Car ils étaient à lui, au fond. Mais l’inverse se valait tout autant. Car il était à eux.
-On t’aime Hermès… chuchota la voix fraîche du plus jeune, sa bouche lui frôlant l’oreille.
Ses lèvres furent remplacées par la langue du benjamin. Oui, Apollon était une boule de chaleur prête à dispenser autant d’amour qu’il fallait. Ils n’étaient pas trop de deux, au fond, pour calmer quelque peu ses ardeurs. Mais cela se valait tout aussi bien pour eux. Éole était trop égoïste. Et lui ne savait pas guère aimer. Tous les trois ensemble changeaient, se modifiaient de manière agréable.
Puis, lorsque l’haleine fraîche entoura son membre, Hermès cessa toute réflexion, et se laissa porter par toutes ses attentions envers sa personne. Il était plus que bien avec ces deux-là. Et il voudrait que cela ne change, pour rien au monde.
Mais, même les dieux qu’ils sont, doivent s’y plier, le temps passe forcément, et la semaine ne peut que s’achever, signifiant ainsi le retour de chacun chez soi. Hadès aux Enfers, Poséidon sous la mer, Éole dans les airs. Éolia, royaume du vent, île particulière arrachée à son univers « terrestre » suite à la visite d’Ulysse. Complètement isolée et pourtant pleine de vie, fourmillant de dryades, de harpies… Dont la seule occupation est la météo. Et ce grand bureau vide, où ces records de secrétaires n’entrent pas. Où Éole redevient ce fou cyclo-thymique, qui dit oui pour non. Où il sera paranoïaque et à fleur de peau.
Car il sera seul. Car il ne dormira pas. Il errera dans son palais. Il aura continuellement peur.
Hermès aura Apollon. Et Apollon Hermès. Mais ils ne feront que se croiser. À peine se frôler.
Et ils auront peur. Chacun pour l’autre. Éole dans sa tour, Apollon dans sa voiture de sport, Hermès dans ses transports. Et cette maladie qui le ronge, aussi.
Et à chaque solstice, chaque face à face, cette peur que l’autre le rejette, l’ait oublié, n’existe plus. Et cette joie qui étreint leurs cœurs lorsque les bras s’ouvrent, qu’il est nommé, qu’il est vu.
Ils ont les mêmes craintes, les mêmes espérances, les mêmes attentes. Ils sont un tout et un rien, une fois séparés. Ils sont un esprit en trois coups lorsqu’ils sont ensemble. Et pourtant ce sont trois individus bien distincts. Et pourtant…
