-Donc, vous serez ainsi réparti, déclara Chiron (Est-il utile de préciser la surprise d’Aïoros face au centaure ?). Mü et Aldébaran dans le bungalow d’Héphaïstos ; Saga et Kanon chez Dionysos ; DeathMask et Milo chez Arès ; Aïolia chez Iris ; Shaka chez Hypnos ; Dôhko chez Thémis ; Aïoros chez Apollon ; Shura et Camus chez Athéna, et pour finir, Aphrodite chez Déméter. Kiki ira avec les Hermès, et le Grand Pope dans la grande maison. Plus d’objection ?
Il faut dire que ce ne fut pas de tout repos. À l’initiale, lorsque Chiron avait entendu parler du passé de marina de Kanon, il avait tenté de le placer dans le bungalow de Poséidon, ce qui occasionna un tollé général, comme quoi Kanon était avec eux et puis voilà, na. Le placement d’Aphrodite fut une autre paire de manche. Son nom, ses habitudes, son apparence, le destinait au bungalow de la déesse de l’amour. Mais son signe plutôt pour celui de la mer. Résultat, Aphrodite décida de faire honneur à ses roses. Pour Shaka, c’était encore autre chose, mais lorsque ses collègues lui firent remarquer qu’il ne risquait pas d’être gêné par ces compagnons de dortoirs, et que l’inverse serait tout aussi vrai, il ravala sa rancœur et se contenta d’attendre la conclusion. Et Saga. Saga dont la culture le destinait à rejoindre Annabeth, se vit refuser ce droit car le Grand Pope estimait qu’il ne fallait pas non plus exagérer, et proposa plutôt Arès, avec un sourire narquois. Heureusement, son lien avec son frère permit une autre combinaison.
Finalement, ça tenait plutôt de la logique cette dispersion. Le réparateur d’armure chez les forgerons du camp, Musclor avec lui pour aider -il n’y avait pas que les armures d’or qui avaient soufferts-, les jumeaux cohabiteront avec un jumeau séparé et dont le père avait donné naissance à des jumeaux célèbres, les deux assassins chez Arès, le fan de méditation avec les endormis, la balance avec la justice, le sagittaire chez les archers, celui dont la dévotion en sa déesse n’était plus à démontrer et le cerveau du Sanctuaire chez Athéna, déesse du savoir, et le jardinier chez Déméter. Le facétieux petit lutin avec ses congénères -d’ailleurs les regards peu rassurés que lui lancèrent certains conseillers n’étaient pas trompeurs- et leur supérieur dans la maison principale. Tout était parfait, donc.
Les plus chanceux étaient les Gémeaux qui n’étaient pas séparés. Pour Milo et DeathMask, il n’était pas aisé de deviner si ils étaient bénis ou bien maudits de se retrouver sous le même toit. Mü et Aldébaran s’appréciaient suffisamment pour y trouver avantage, et ce n’allait pas être Shura qui allait déranger Camus. Ça non.
-T’as vu les nouveaux ?
C’était la nouvelle phrase à la mode, pourrait-on croire, tellement fut-elle répétée à travers la colonie, et encore plus à la table des Aphrodite, bien que chez les Éros, c’était tout aussi bruyant.
Et les regards ne décollaient pas des concernés qui cherchaient à se faire oublier, même les plus égocentriques. Enfin, Aphrodite semblait en donner l’air.
-Saga ? Tu peux me passer le plat à ta gauche ? Répéta pour la troisième fois Kanon.
Il cachait un sourire moqueur derrière son poing alors que son jumeau semblait sortir d’une transe, secouant la tête et plissant fortement les paupières.
-Pardon ? Le plat ? Tout de suite, oui, marmonna-t-il.
Mais il fallait bien plus qu’un plat de pie pour faire cesser le sourire narquois de son double.
-Bon, qu’est-ce que tu veux, Kanon ?
Saga rendait les armes sans chercher à discuter, c’était plutôt rare, çà… Quel dommage de ne pas en profiter, n’est-ce pas ?
-Moi ? Reprit son frère avec innocence. Absolument rien. Par contre, toi, c’est une autre histoire. Combien de temps vas-tu encore lui baver dessus sans oser croiser son regard ?
-Oh ferme-la, tu veux ?
-Nan, pas envie, je m’amuse trop !
Mais laissons là fulminer ce chevalier, et allons plutôt nous intéresser à celui du Verseau qui écoutait Annabeth lui parler en long et en large de son projet d’architecture. La mention de Dédale semblait l’avoir solidement harponné, trop en tout cas pour que Shura ait une chance d’approche. Une autre fois, peut-être ? Et puis, il y avait ce regard insistant provenant de ce qu’il avait compris comme la table des Hermès. Puisse-t-il se retourner un milliard de fois que jamais il n’arrivait à capter les yeux de cette personne. À croire qu’elle pouvait lire dans ses pensées !
Grommelant, il mâchonna pensivement le contenu de son assiette, alternant son regard entre Camus et l’endroit approximatif d’où se trouvait celui (ou celle ?) qui le fixait. Bon, il regardait un peu aussi en direction de ses camarades, mais il n’y avait là rien de bien passionnant. Enfin, tout était dans le relatif… Voir Milo et DeathMask s’entendre comme larron en foire entre eux et avec les Arès avait quelque chose d’apeurant. Surtout lorsqu’on remarque qu’ils discutaient des différentes manières de tuer sans ou avec douleur.
Et on était au moment du repas.
-Et qu’avez-vous l’habitude de faire après le dîner ? S’enquérait Aïoros.
-Eh bien ce soir, c’est feu de camp, mais ce n’est pas à chaque fois non plus.
-Ah… Et c’est quoi un feu de camp ?
C’est ça le problème lorsque vous avez été tué à vos quatorze ans et que vous avez passé treize ans dans les Enfers, mais surtout lorsque vous avez passé toute votre vie complètement coupé du monde. Au Sanctuaire, quoi.
Il découvrait le monde. Tout à fait. Un enfant dans un monde d’adultes.
Sa séparation d’avec son frère lui permettra au moins de se reconstruire correctement. Oh ! Il comprenait Aïolia, évidemment. Cette envie de revenir à leur relation d’avant, deux frères s’aimant, mais il était resté à ses quatorze ans, lui. Il ne pouvait pas suivre le rythme qu’on lui imposait.
Le corps ne suivait pas l’esprit, l’esprit ne suivait plus le corps. Il allait devoir tout réapprendre. Vivre, communiquer, se comporter… Tel un enfant en bas-âge. Et bien malgré lui, ça le révoltait d’être aussi faible.
En tout cas, un feu de camp, c’est chouette ! Du moins, un feu de camp de demi-dieux.
La bouche béante, Aïoros n’était pas le seul à fixer avec émerveillement (ou crainte) les splendides flammes. Elles montaient suffisamment haut pour donner l’impression qu’elles léchaient le ciel, comme un enfant dégusterait sa sucette.
Les demi-dieux souriaient de cette réaction. Que leurs comportements étaient étranges ! Aussi aguerris qu’un vieux loup de mer, ils semblaient de vrais enfants face aux joies les plus simples. Mais les plus lucides de ces adolescents se demandaient d’où pouvait venir une telle différence. Quelle était leur vie ? Leur quotidien ?
Les larmes et le sang. Le sable et la terre.
La mort.
Quand vous avez passé les longues années de votre enfance et insouciance à apprendre les diverses manières de comment tuer un homme avec ou sans douleur, avec ou sans bruit, on ne peut pas vraiment espérer connaître les joies simples de la vie.
