-Il semblerait que l’amour te profite, ma belle, se moqua Jesse en tournant autour de moi.
Il me pinça les côtes pour illustrer son propos d’un bourrelet imaginaire. Mais que n’allait-il pas chercher ?!
-Tu es hilarant.
Je lui assénai une petite tape sans effet, plus pour qu’il cesse que pour le blesser véritablement.
Nous nous étions donné rendez-vous dans le seul bar de Forks et je pouvais déjà entendre les rumeurs nous courir autour.
-Assis-toi, tu me donnes le tournis.
-Tu es déjà enceinte ? Eh bien vous allez vite en besogne !
Cet abruti n’avait pas baissé la voix, faisant profiter nos spectateurs de sa réflexion stupide qui fut alors soldé de mon pied dans le tibia.
-Je vais finir par croire que tu aimes te faire taper, brave imbécile.
Je sirotai mon chocolat épais comme si c’était le plus exquis des breuvages. Si mes artères se bouchent, on saura d’où ça vient.
-Bon, quand tu auras fini de raconter des absurdités, on pourra aborder la raison de notre face-à-face.
Il n’en fallut pas plus pour qu’il redevienne sérieux, ses yeux lavandes s’opacifiant quelque peu.
-Tu connais la situation de notre royaume, encore mieux que moi. Tu sais aussi qu’au vu de ma situation actuelle je ne risque pas de revenir au pays avant un bon bout de temps. Sauf que Yûyake est encore sur le trône, car telle est la loi.
-Tu ne lui fais pas confiance ?
-Je ne suis même pas sûre de l’avoir fait un jour. Quand je repense à ce qu’ont subies ma mère et Crystal… J’ai envie de lui arracher les entrailles…
Je serrai mes poings suffisamment fort pour que la cuillère change de forme.
Oups.
Je captai les étincelles de rire contenue dans les yeux.
-Bref. J’ai besoin de ton avis sage et éclairé. Enfin, dans la mesure de tes capacités, on va dire.
Il grimaça à ma petite pique et je me contentai d’un petit sourire. Eh bien quoi ? Je n’étais pas la seule cible du coin, il y avait lui, aussi !
Ses yeux continuèrent de briller d’une lueur malicieuse derrière le verre ovale de ses lunettes. Il croisa ses mains sous son nez pour marquer son sérieux.
-Donc, pour quelles raisons souhaitais-tu me voir ?
M’étant offerte la joie de quelques brasses dans la mer donnant sur la Pusch, c’est là que Seth me retrouva, violette de froid et un grand sourire de folle aux lèvres.
Je devais être effrayante, n’empêche.
Il prit place contre l’arbre mort, répondant à mon signe de la main, et patienta jusqu’à ma sortie des vagues, me tendant une serviette où je m’empressai de m’enrouler.
Je lui volai quelques baisers (essentiels pour ma survie, voyons, que croyez-vous ?), puis décidai que prendre un rhume ne faisait pas partie de mes projets du moment.
-Il y a un problème ? Tu as l’air bien soucieux, remarquai-je.
Me battant contre le vent et mes vêtements, je l’observais par en-dessous, n’appréciant que très peu l’air sombre qu’il arborait. Ce garçon était fait pour sourire et s’amuser follement. Il avait une âme d’enfant qui me séduisait de par sa simplicité.
Il enroula ses bras autour de mes épaules, collant son corps à mon dos, son nez dans ma nuque, et ne pipa mot, aggravant mon inquiétude à son égard.
-Tu ne partiras pas, hein ?
C’était la voix d’un petit enfant, remplie d’innocence et d’incertitude, d’espoir et d’attente. Mon petit-frère avait eut la même lorsqu’il avait découvert l’existence de la mort.
-Jamais, lui soufflai-je.
Je glissais les mains sur ses bras en une tentative de réconfort alors que mon regard était irrémédiablement tourné vers le sol. Que se passait-il ?
-Victoria. Elle est revenue.
Ah. Ce n’est que ça.
-Jacob a demandé à ce qu’on protège Bella et son père, souffla-t-il.
Il couina de douleur lorsque mes ongles devinrent griffes et rayèrent sa peau mate. Je m’empressai de m’excuser alors que la cicatrice disparaissait à vue d’œil.
-T’inquiètes pas, je suis solide, rit-il doucement.
Nous échangeâmes un pauvre sourire alors que je me blottissais dans ses bras après avoir changé de position.
-Tu n’es pas obligée de t’occuper de cette cruche, tu sais…
Il frotta son nez contre mon front. Lors d’émotions fortes, ses manières se faisaient plus canines, ou lupines selon.
-Jacob m’en voudrait. Déjà que Leah n’est pas enthousiaste et qu’ils s’entendent jamais, ça risque de diviser la meute…
-Cruel dilemme…
Déjà que j’étais pas fan de cette… humaine, mais alors là…
-Tu crois que si je lui arrache la tête, proprement, on m’en voudra ? Lui soufflai-je à l’oreille.
Il éclata de rire à cette idée alors que je calais ma tête sur son épaule, le regardant revenir lui-même à chaque éclat supplémentaire.
Il était beau mon compagnon.
Je faisais glisser une boule de verre entre mes mains, regardant à peine les paillettes qui s’y mouvaient.
Je n’avais pas été seule dans mes draps depuis un petit moment, ça fait bizarre…
De ses rayons, la lune caressait ma peau découverte au milieu des draps violets.
Elle était bien gentille de me tenir compagnie, alors qu’une meute de changeurs montaient la garde juste à côté de chez moi ! Avec mon lié, en plus…
Faisant la moue, je roulai sur le dos et observai le plafond cette fois, jouant toujours avec la boule de verre soufflé.
À porté de main se trouvaient des dossiers que je devais traiter au plus vite, mais ça me gonflait d’avance.
Le malheur de ne pas avoir le moral, c’est que les affaires du royaume vous passaient bien loin au-dessus de la tête.
Me tournant vers la pile infâme, je la fusillai du regard. Je savais ce sur quoi je risquais de tomber.
Projets de loi. Demandes officielles. Invitations. Mariages. Guerres. Conflits futiles.
Franchement, comme si j’avais la tête à ça…
M’être liée une fois ne suffit pas. La douleur est presque doublée par rapport à celle supportée en l’absence des âmes-sœurs.
Être avec Seth m’apaise, bien qu’il y ait encore un vide au fond de moi, mais lorsque celui-ci n’est pas auprès de moi… C’est comme si je me perdais. Le perdais.
Je vais devenir folle, si je ne le suis déjà pas.
J’attrapai difficilement mon téléphone qui venait de vibrer. Pourquoi l’avais-je bazardé aussi loin, déjà ? Ah oui, parce que Seth ne pouvait pas me parler, ordre de son Alpha.
« Coucou petite princesse ! J’imagine que tu te morfonds sans ton grand loup des bois :P »
Jesse… Évidemment.
De toutes façons, hormis ma famille et quelques amis, peu de personnes possédait mon numéro de téléphone. Hé, je suis une personnalité affluente avec un statut respectable ! Et, bien que ça me plairait, je ne peux pas me permettre d’avoir la moitié de mon royaume dans mon portable.
« Sinon, loin de vouloir te réprimander -de toutes façons, hiérarchiquement, tu restes ma supérieure- ce serait apprécié par un peu tout le monde que tu utilises les moments où tu ne roucoules pas pour traiter les affaires du royaume. De ton royaume.
Bonne nuit, niark niark »
J’hésitai quelques instants sur la conduite à tenir. Lui envoyer une malédiction des familles ou me contenter de le snober ?
Ou, tout simplement, suivre les consignes et passer en revue les affaires du royaume.
Par Lilith ! Je suis en train de devenir raisonnable ! La fin du monde est proche !
Allumant le plafonnier d’un geste las, je m’étirai comme un chat, me moquant de ma nudité, et allai m’installer à mon bureau, m’occupant un peu l’esprit avec tout ce vocabulaire pompeux et juridique.
Achevez-moi…
