-La Terre appelle Vénus, répondez, s’il-vous plaît.
-Oh, ferme-là, Cassandre.
-Qu’est-ce que tu as, toi ? Tu viens me sortir de mon gourbi, sous un prétexte complètement futile au passage, et là, tu me lâches au plein milieu de tes explications ? Tu as reçu le pouvoir, ou quoi ?
-Non non, rassures-toi, Yûyake va encore avoir besoin de tes services ! Et moi, des tiens. C’est juste que j’ai assez mal dormi et que les souvenirs font la queue.
-Ah ! J’ai connu ça, moi aussi, à ton âge.
-Ah bon ? Tu es liée à notre peuple par les Liens Purs ?
Excusez mon étonnement, mais cette Méliade, je la connais depuis toujours, et ne l’ai jamais vu accompagnée des nôtres !
-Oh, non, mais mon Milo est un Faune, et c’est assez courant ce genre de liaisons chez les Nymphes, tu sais. Sinon, nous ne sortons guère de nos éléments.
-Ah. Bon.
-Donc, tu es là pour regarder dans le miroir des âmes, comme ta prédécesseure ?
-Pas du tout ! Démentis-je avec force. Quitte à en souffrir, je les trouverai par la méthode traditionnelle ! Ma mère a souffert de cette méthode, comme celle de Crystal, sans que Yûyake n’en pâtisse ! C’est un fardeau de honte qui les a tuées toutes les deux. De honte et de douleur !
-Calme-toi, t’as la peau qui rougit, rétorqua placidement mon interlocutrice en mâchonnant sa pipe. Tu avoueras tout de même que pendant que tu cherches à voir les feuilles de vigne à l’envers, le royaume prend l’eau.
-Yûyake a promis. C’est à elle de regagner son peuple, c’est une sortante. Moi, j’ai tout mon temps de vie, encore.
-Mouais, fit-elle en esquissant une moue dubitative. Que voulais-tu donc ?
-Eh bien…
-Bella ?
-Oh ! Euh… Kurayami, c’est ça ?
Je souris avec compassion en la voyant ainsi hésiter : après tout, on ne s’était pas beaucoup vues depuis mon installation dans son voisinage, et c’était en plus avec son désormais ex, donc les souvenirs ne devaient pas être des plus agréables pour elle.
-Exactement ! J’ai dû m’absenter pendant un bon moment, alors je ne suis pas vraiment au fait des dernières nouvelles, ni la meilleure personne à qui se confier, mais on peut toujours essayer, non ?
Elle me regarda avec des yeux d’incompréhension et un petit air stupide qui n’était pas sans me rappeler les vaches qui broutaient paisiblement non loin de mon habitation précédente.
-Bon, sinon, tu fais quoi le week-end prochain ? J’ai envie de l’occuper avec quelqu’un, et je crains que ce ne soit tombé sur toi, m’excusai-je d’un sourire.
-Eum, eh bien, je… je ne suis pas très friande du shopping, donc je risque de ne pas être d’une compagnie très intéressante…
-Qui a parlé de shopping ? Demandai-je en haussant un sourcil. J’avais plutôt pensé à un cinéma et à un flânage vers les libraires et les vieilles boutiques… Tu en es ?
-Eum, eh bien…
-Tu peux inviter d’autres personnes, si tu le souhaites, lui assurai-je.
Elle prit une allure pensive, semblant se souvenir de quelque chose, mais allez savoir quoi…
-Je ne peux pas te donner de réponse dans l’immédiat, par contre…
-J’ai tout mon temps.
-D’accord, et merci.
Je la regardai partir un moment avant de me retourner à mon tour et de faire une désagréable constatation : mes zygomatiques me faisaient un mal de chien !
-C’était un film de quoi, alors ?
-Un film d’horreur.
-Space ta pote.
-Elle voulait éviter les histoires d’amour… Elle sort d’une douloureuse rupture, tu sais.
-Tu devais vachement te sentir dans ton élément, toi !
-Oh, ta gueule.
Les phéromones de la peur ont tendance à faire ressortir nos pire côtés, les plus bestiaux et démoniaques. Bref, rien de très beau. Et en plus, ça nique les endorphines présentes. ‘Chier.
-Et de ton côté à toi, hein ? Grognai-je.
-Bah, je pense l’avoir trouvé, mais bon… Je sais pas comment faire. Si c’est moi qui fait le premier pas, il va s’enfuir, et si je devais l’attendre, je risque d’assister à son enterrement avant le mariage…
-Ah ouais, quand même… Long à la détente, c’est ça ?
-Tout à fait.
-Eh bah, on n’a pas couché, soupirai-je.
-D’ailleurs, en parlant de ça… Est-ce que ça te dérange si…?
-Hé hé hé, j’en étais sûre, ricanai-je.
Elle haussa les épaules, et je fondis sur ses lèvres offertes.
L’obscure ? lune
-Kura ?
-Hm… oui… qu’y a-t-il ? Grognai-je à moitié endormie.
Ça faisait bien longtemps que je ne m’étais pas autant amusée. Allongée dans les draps de soie des Dames Mandibules, je ronronnais d’extase au milieu des nimbes post-coïtales occasionnées par nos activités.
-Ça va me manquer, chuchota-t-elle à mon oreille.
-Et à moi donc, alors… Soufflai-je dans un ronron de contentement.
Il n’y avait qu’avec une succube -voire un incube- que l’on pouvait se sentir quasi-complet, lors de nos quêtes de compagnons.
-Tu connais déjà leurs races ? Poursuivit-elle en effleurant mon triskel de l’index.
-Mmh… un vampire à venin, je n’ai aucune info pour l’autre… Et le tien ?
-Un kitsune. Un magnifique kitsune argenté et à queue double.
-Tu es tombée sur un morceau de choix, grognai-je alors qu’elle passait sur un endroit sensible.
-M’en parle pas, soupira-t-elle alors que nos queues se frottaient entre elles, lascivement. Mais tu t’en sors pas trop mal avec un vampire de cette espèce, sale petite veinarde…
-Et c’est… uh… c’est pas encore fini, haletai-je.
Nos corps se retrouvèrent à nouveau, nous permettant ainsi de faire le plein pour le mois à suivre.
-Tu as fait QUOI ?!
-Oh, ça va, t’as un peu rien à me dire, à ce niveau-là…
C’était vrai, quoi ! Lorsqu’il était à la recherche de Lilia, j’avais moi-même dû l’aider à remplir ses piles ! Alors zut, hein…
-Mais non, grosse bête, je ne parle pas de ça, rit-il. Par contre, t’as intérêt à me raconter jusqu’au moindre détail.
-Pervers, va, râlai-je.
-Bon, sinon, tu peux m’expliquer pourquoi tu as sorti cette gourde ? Tu es consciente qu’elle fricotait peut-être avec ton destiné ?
-Tout à fait, mais je pense que ce n’est pas le cas. En tout cas, je l’espère, parce que quand j’y pense…
Nous éclatâmes d’un rire entendus.
-Bon, et sinon, ta nuit avec Megwan ?
-Donc, tu es allée en Italie avec Alice pour empêcher Edward de se faire craquer la couenne par les Volturis. Et maintenant, tu te retrouves obligée de faire un choix : mourir ou mourir.
-Pas du tout !
-Excuse-moi, mais les vampires sont considérés comme plus morts que vifs ! Donc soit tu te retrouves à manger les pissenlits par la racine, soit tu te résouds à sucer le sang de Bambi.
Elle grimaça face aux images mentales que mes paroles lui imposèrent.
J’étais constamment sur les nerfs ces derniers jours, mais c’était parce que j’avais la sensation d’avoir raté quelque chose, alors il fallait bien que j’extériorise… Non ? Et puis, quoi de mieux que le faire contre une pathétique humaine ?
Devenir un vampire, quelle idée saugrenue ! Et de son plein gré, s’il-vous plaît ! On n’avait jamais vu ça.
Être un vampire n’était ni une malédiction, ni une bénédiction. C’était un fait. Et renier sa race, au profit d’une autre… Brr ! Je ne préfèrais même pas y penser tellement cela était ignoble et incompréhensible ! Et je n’étais pas la seule à penser cela : les trois quarts de la population magique pensait de même ! (ainsi que les nés-de-vampire, et les nés-de-lycaon, mais c’est une autre histoire) Certes, ça ne voulait pas dire qu’on avait tous raison, mais bon…
-Et donc, j’imagine que tu veux pas te retrouver six pieds sous terre, je me trompe ?
-Bien sûr que non ! Mes parents ne s’en remettraient pas, les pauvres.
-Parce que c’est vrai que devenir un bloc de marbre et ne plus changer pendant les millénaires qui te restent, c’est mieux pour eux, grinçai-je avec acidité.
J’ai déjà dit que mes nerfs étaient à vifs ? Oui ? Non ? Tant pis.
Et elle tourna sa tête vers moi, m’offrant un regard bovin du plus bel effet. Ses yeux marrons n’avaient pas de réelles expressions. Un air d’autoroute, aurait dit un certain comique d’origine marocaine.
Elle aurait pu meugler que j’en aurais pas été choquée, je crois.
-Bella, c’est bientôt l’heure de manger, déclara Charlie.
-Euh, oui.
-Je vais donc vous laisser, Shérif, fis-je en rangeant mes affaires de cours.
Nos leçons se trouvaient être complémentaires : Bella ayant noté avec application durant mon absence et malgré sa dépression, et j’avais fait de même lors de sa petite escapade italienne et vampirique.
-Bonne soirée et bon appétit, leur souhaitai-je poliment.
-Elle est vraiment gentille cette gamine, tu ne trouves pas, Bella ? L’entendis-je dire à sa fille.
Je ricanai intérieurement. Après tout, si j’avais le shérif dans la poche, ce n’en serait que plus facile ! Non ?! Je ne comptais pas mettre la ville à feu et à sang, bien sûr, mais je ne me gênais pas pour me faire des amis aux bons endroits.
Et puis, qui pouvait savoir ce que que nous réservait le lendemain, et a fortiori l’année prochaine ?!
