La paix guerrière

La paix guerrière – Nedjémet 3/?

Nedjémet promena son regard blasé sur le tribunal et les âmes qui s’y pressaient. Les 500 années étaient quasiment écoulées, la nouvelle Guerre Sainte approchait…

-Dame ? Sa majesté Hadès vous demande dans la salle du trône.

Elle jeta à peine un œil au squelette qui lui avait adressé la convocation. Ce n’était qu’un peu de chair à canon facilement sacrifiable.

Elle siffla son jaguar qui se leva docilement, bâillant en dévoilant ses longues dents de carnivore. Sa démarche chaloupée aurait pu intéresser les spectres qui l’entouraient si il n’y avait pas eu ce garde du corps si dangereux à ses côtés.

-Spectre du Bénou…

-Votre majesté…

Elle plia l’échine de manière respectueuse. Elle était plus que dévouée à son seigneur, faisant partie de ceux qui lui offriront sa vie sans hésiter.

Comme tant d’autres autour d’elle, elle n’était qu’une âme, une morte. Mais avant ça, elle avait été une femme de pouvoir dans son pays, l’Égypte. Elle avait été couverte d’or et d’objets précieux, vécu parmi des personnes haut placées et creusé sa place dans l’Histoire. Et de là venait sa fierté, son assurance. Son orgueil.

Sous sa main, son ventre s’arrondissait doucement. Elle avait partagé plus tôt la couche de son Seigneur et Maître et portait maintenant le fruit de cette union. Elle en tirait une fierté dont son orgueil n’était pas sûr de s’en remettre. Mais elle s’en moquait. Elle sentait le regard jaloux et envieux des quelques femmes faisant partie de l’armée infernale, tout comme elle. Il y avait aussi les hommes qui ne savaient plus trop comment se comporter avec elle. Après tout, elle portait la descendance de leur Maître, elle avait ses faveurs. En plus d’être une traînée, elle se trouvait être hors de porté. Que ce soit pour l’insulter ou pour se faufiler entre ses cuisses.

Il y avait cette petite vie dans son ventre qui lui offrait quantité de faveurs et de privilèges. Il y avait cette petite vie qui grandissait sans avoir aucune idée de ce qu’elle signifiait pour sa génitrice. Il y avait cette petite vie. Et c’était tout.

-Comment se porte l’enfant ?

-D’après le spectre de la Tortue Noire, la grossesse se porte bien. Elle devrait se finir dans quelques lunes.

-J’ai appris que tu continuais tes entraînements. Je t’ordonne de les cesser.

-Mais, majesté… commença-t-elle.

Un simple regard la coupa.

Elle fixa alors le sol, atterrée. Elle était une femme d’armes ! Elle n’était peut-être pas du niveau des trois juges mais savait tenir tête à bien des ennemis du domaine infernal ! Et là, on la mettait au… au rebut juste parce que…

Elle se retint de lancer un regard noir envers l’embryon. Il était une engeance divine ! Il fallait le protéger, l’élever au-delà de tous. En faire un roi. Un dieu.

Elle quitta le seigneur noir après que celui-ci l’ait congédié, et alla s’asseoir dans le jardin intérieur.

C’était un lieu qui la fascinait, elle qui était habituée aux larges étendues de sable et au Nil serpentant entre les berges de limon. Il y avait bien des cultures, des jardins payés au prix du sang de nombreux esclaves, mais rien n’égalerait le jardin de la reine Perséphone. Ce n’était que cascade de verdures et végétation en foison. Peut-être devrait-elle passer ses journées ici, si elle se trouvait reléguée de ses fonctions. Mais qui se chargera de la protection de sa majesté Hadès ? Qui entraînera les squelettes et autres spectres mineurs ?

Son regard se floua alors qu’elle gardait sa posture altière, ne montrant rien de son trouble intérieur. Elle était devenu exactement ce qu’elle avait repoussé aussi longtemps qu’elle avait pu du temps de son existence humaine. Une femme. Une productrice de rejetons. Une poule pondeuse.

Mais qui était-elle pour se refuser à son Seigneur ?

Posant sa main contre le renflement de son ventre, elle soupira. Ce qu’elle avait pu aimer le regard de son dieu sur elle ! Quelle fierté elle avait pu tirer de l’étreinte qui les avait unis ! Et savoir qu’elle avait été choisie entre toutes pour porter l’héritier était un honneur plus grand que la Terre entière.

Les mois passèrent à son plus grand dépit et bonheur, voyant son ventre s’arrondir alors qu’elle n’était même plus considérée comme une guerrière, son surplis prenant la poussière dans un coin de sa chambre. Passant le plus clair de son temps dans le jardin de Perséphone, elle regardait les jours défiler, parlant à son enfant comme si il était déjà conscient.

Elle savait déjà quel sera son avenir. Il sera un grand guerrier, dévoué à son divin père comme sa mère le faisait. Il sera fier et digne. Droit et implacable comme la justice. Un enfant merveilleux.

-Kagaho. Ce sera son nom, déclara-t-elle à l’une des nymphes qui l’entouraient.

Et c’est effectivement ainsi qu’elle l’appela en dépit de la volonté de son seigneur. C’était sa manière à elle de signifier son attachement envers son fils qui miaulait de déplaisir dans ses bras, ses petits bras grassouillets promettant de solides muscles et le duvet couvrant son crâne promettant une épaisse crinière noire.

Elle fut son professeur lorsqu’il sut marcher et eut assez de force pour soulever la dague qui lui était destinée. Il apprit les arts martiaux et l’Histoire, l’art de la parole et les nombres, le maintien et les ruses. Tout ce qui ferait de lui un bon fils et un excellent guerrier.

Mais c’était elle qui gardait le surplis du Bénou.

Car, ce qui s’annonçait à l’horizon n’était pas n’importe lequel des combats, pas n’importe laquelle des guerres. C’était son combat, c’était sa guerre.

Endossant les quelques morceaux de métal qui formaient la silhouette simplifiée de la créature ailée, elle ne jeta pas un regard en la direction de son fils qui l’observait de son éternel regard neutre, entouré des nymphes qui devaient se charger de lui en l’absence de sa mère.

Elle le quitta sans se retourner une seule fois, sans prononcer le moindre mot. Et c’est de la même manière qu’elle mourut, léguant sa charge à son fils. Bien que ça ne l’empêcha pas de regretter de n’avoir pu le voir au sommet de sa force.

-Bon, tu sais comment la mort fonctionne, je vais rien t’apprendre, ricana une silhouette floue à ses côtés.

-Dame Flavia, la salua-t-elle.

-En personne ! J’aime bien ton caractère et mon frère a accepté, manque plus que ton propre consentement. Ça te dit de rejoindre ma garde personnelle ? Évidemment, tu peux garder ton guépard de compagnie.

De manière imperceptible, une étincelle de tristesse et de regret traversèrent les iris noirs.

-Fais confiance à ton fils et à mon frère. Leurs temps ne sont pas suspendus, tu les reverras.

Et, aussi rare qu’il était sincère, un sourire joyeux étira les lèvres de l’Égyptienne.

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