Ils étaient deux. Des jumeaux.
Bon, en vrai, ils étaient plutôt quatre apprentis à s’entraîner afin d’avoir la chance de porter l’armure d’or du Cancer, mais les autres n’étaient pas importants, au contraire des jumeaux. Car eux étaient les plus proches à toucher le but. Ils s’étaient éveillés au sixième sens en même temps et maîtrisaient leurs cosmos depuis un moment maintenant. Mais voilà, ils étaient deux. Deux frères, issus du même ventre et en même temps. Deux atlantes aux points de vie turquoise, l’un aux cheveux blancs, l’autre aux cheveux cuivrés.
Leur maître allait devoir trancher, au sens propre ou figuré, ça n’importait pas vraiment au Grand Pope ce genre de détail. Seul le résultat escomptait.
Mais ce que les adultes ignoraient, c’est que les petits avaient fait leur choix. Du moins, le cadet avait fait le sien. La vie au Sanctuaire ne l’intéressait définitivement pas. Il ne se sentait pas à l’aise, il n’aimait pas se battre mais établir des stratégies. Il n’aimait pas prendre des vies mais en protéger. Dans ses rêves, il était un grand atlante entouré de nombreux enfants, tous porteurs de ses points de vie. Mais de là à savoir si c’était une vision du futur ou juste un fantasme d’enfant, il n’en avait aucune idée.
Toujours est-il qu’une nuit il sortit du quatrième temple sans un regard en arrière, bien décidé à établir sa vie loin des divinités mégalos. Son plan était parfait, comme tout les autres. Il lui suffisait de nager jusqu’aux côtes au loin et de convaincre des pêcheurs de le conduire au port le plus proche. Après tout, les gardes surveillaient les terres du Sanctuaire, pas ses mers. Et c’était sur cette faille qu’il jouait.
Mais à peine avait-il mis un pied dans l’eau qu’il se sentit aspiré puis recraché.
-Bienvenue en Atlantide, jeune homme. Alors, on essaye de fuir Athéna et son harem ? Déclara une voix moqueuse.
N’importe qui dans sa situation aurait pris peur, se serait excusé ou aurait pleuré, mais pas lui. Il se contenta de regarder son interlocuteur d’un air blasé, les poings serrés et prêt à faire appel à son cosmos au besoin.
L’homme qui lui avait adressé la parole était de stature moyenne, les cheveux ramenés en catogan, vêtus élégamment et une rapière portée au côté. C’est ce dernier détail qui inquiéta le plus jeune. Il savait se battre contre un corps, pas contre une arme. Au Sanctuaire, les armes étaient proscrites, ou alors réservées à certaines armures plus ou moins gradées. Mais lui n’en avait quasiment jamais vu. Il n’était qu’un enfant, après tout.
-Eh bien ? T’as perdu ta langue ou bien ? Je suis Poséidon, et toi, gamin ?
-Vous êtes le dieu des mers ?
-Entre autre, oui. Les dieux comme moi ont tout un panel de titres. Après tout, premier arrivé, premier servi, non ?
Il partit dans un rire aux allures effrayantes qui crispa l’enfant.
-Bref, je parle, je parle, mais il se fait tard, tu as dû te dépenser toute la journée et tu ne chômeras pas plus demain, c’est moi qui te le dis !
-Vous allez me renvoyer au Sanctuaire ?
-Chez l’autre garce ? Tu veux rire, j’espère ?! Je t’ai, je te garde ! Tu seras parfait parmi mes généraux, et justement il reste une écaille à pourvoir ! Mais on verra cela demain, si tu veux bien.
Sans plus de cérémonie, il le poussa jusqu’à une chambre aux allures immenses qui fut désignée comme la sienne dorénavant.
Et c’est ce qu’elle devint. Sa chambre. Sa chambre dans laquelle il s’écrasait après un entraînement éprouvant. Sa chambre dans laquelle il s’enfermait lorsqu’il établissait des stratégies en tout sens. Sa chambre dans laquelle reposait son écaille brillante… et dont le heaume se bloquait dès qu’il le mettait, au point que son voisin de chambrée, le Kraken, devait à chaque fois l’aider à l’ôter.
-M’est avis qu’elle est défectueuse la fermeture, marmonna un soir celui-ci.
-Seuls les atlantes pourraient la corriger.
-T’en es pas un, toi ?
-Je n’ai pas été initié à l’art du métal. C’était au Chevalier d’Or du Bélier, et je n’étais qu’un apprenti. Mes parents sont commerçants, pas artisans, de toutes façons.
-Passionnant. On se revoit demain, général ? Bâilla son ami en rejoignant sa chambre.
« Le général ». C’était maintenant son nom. Il n’avait jamais été capable de donner celui sous lequel il avait été baptisé, comme si il n’en avait pas, ne s’en souvenait pas.
Finalement, son rêve n’avait pas été réalisé. Oh, il était grand, pour ça oui ! Atteignant les deux mètres… les bras levés. Bon, en fait il était à peine plus grand que le Seigneur de l’Atlantide, mais c’était déjà pas mal. Portant ses cheveux blancs le plus court possible, il n’était pas difficile de voir ses points de vie qui avaient foncés avec le temps, virant au bleu marine. Une large cicatrice barrant le côté gauche de son visage lui offrait un air dangereux qu’il ne tentait pas de démentir en agissant de manière froide et distante. Il n’était pas un homme violent, mais n’était pas non plus pacifiste. Il sortait les armes, mais seulement si la situation l’exigeait. Les bienfaits du soleil grec avaient fini par s’estomper, le laissant pâle mais sans être maladif.
C’était un grand stratège, bien meilleur que Poséidon parfois car il gardait la tête froide en chaque instant et avait profité de son séjour chez Athéna pour ingurgiter bon nombre des ouvrages que renfermaient la grande bibliothèque popale, au nez et à la barbe du propriétaire des lieux.
Et c’est pour cette raison qu’ils furent à deux doigts de gagner cette Guerre Sainte. Tout les imprévus avaient été envisagés, jusqu’aux plus farfelus (grâce à l’aide de cette démente d’Alyssa, général de Scylla), ce qui avait permis de bonnes ripostes. Mais quelles étaient les chances qu’un imprévu du genre « Papa Zeus à la rescousse » allait intervenir ?
Absolument aucune. Ou alors tellement minime qu’elles étaient à balayer. Un peu comme leurs cadavres, maintenant.
-Hey ! T’es encore vivant, je le sais !
Le général entrouvrit à peine les yeux, sa vision était trop floue pour qu’il voit autre chose que la chevelure de feu de son interlocutrice.
-Enfin, t’es encore vivant, mais les secondes sont comptées, plutôt, corrigea-t-elle. Je viens te faire une offre. Je t’évite la damnation éternelle du Cocyte et en échange tu rejoins ma garde armée ! T’en dis quoi ?
Elle se tut, attendant une réponse, mais seule la respiration chaotique de l’agonisant était perceptible.
-Ah oui, c’est vrai que t’as la gorge ouverte, désolée. Eh bien, disons que je vais t’achever maintenant et ton âme n’aura qu’à me donner ta réponse !
Il ne pensa même à protester que ses terminaisons nerveuses ne lui envoya plus aucun signal et qu’il rouvrit les yeux sur un champ de bataille des plus désolants.
-Évidemment, tu peux garder l’écaille, elle te va bien, reprit la rousse.
Elle se tenait à ses pieds, l’observant avec un sourire fou. Ses pieds étaient maculés de sang plus ou moins frais mais elle semblait s’en moquer, comme de la présence d’un bout de cervelle dans ses longs cheveux emmêlés. Elle semblait encore plus démente que Alyssa, et pourtant celle-là en tenait une sacrée couche, au point d’avoir des hallucinations. C’était même ainsi qu’elle était morte, ayant fini par retourner ses propres armes contre elle.
-Alors ? Ta réponse ? J’ai pas toute l’éternité devant moi ! Enfin, si, mais là n’est pas le sujet.
-J’ai pas envie de me battre de nouveau, déclara-t-il sur un ton désabusé.
-Qui parle de se battre ?
Elle se releva, époussetant sa tenue de cuir. Debout, elle était encore plus terrifiante avec ces morceaux de corps humain encore accrochés à elle. Mais le général se tenait droit et nulle peur ne sembla traverser ses traits, de ce que le heaume laissait voir.
-Non, moi ce que je cherche, ce sont des êtres assez puissants pour faire reculer les envahisseurs d’un regard. Et puis j’ai besoin d’un stratège comme toi. Hadès, mon frère, refuse de me laisser accéder aux âmes des anciens temps et il est hors de question que je sollicite l’aide de l’autre cruche à la chouette !
Elle avait croisé les bras en parlant, levant le menton en signe de défi.
-Moi, ce que je voulais, c’était avoir une grande famille… Avec plein d’enfants…
-Viens avec moi, et tu seras plus vivant que jamais !
Il attrapa sa main et disparut avec elle.
