Je me couchai, fébrile. Malheureusement, cette pression m’empêcha de fermer l’œil. À l’approche de l’aurore, je m’habillai en vitesse et sortis en coup de vent, non sans avoir mis mon fils sous la garde d’un esprit bienveillant.
Courant et trébuchant, j’arrivai au Great Spirit en ayant passé par la voie des airs. Survolant la forêt, le vol fut plus rude mais je tins bon. Il fallait coûte que coûte que je parle à Hao ! Dussais-je en mourir !
Mais quelque chose contrecarra mes plans. Malgré mes coups d’ailes puissants et rapides, la grande colonne bleue restait inaccessible. Elle ne semblait guère se rapprocher. De désespoir et de fatigue, je me laissai tomber en repliant mes ailes. J’étais très haut dans l’espace séparant la grotte des arbres, exactement au centre. Et la distance était plutôt… grande. L’idée de crier ne me traversa pas l’esprit, en dehors de se mordre la langue, ça n’aide en rien. Je fermai les paupières, me préparant au choc… Choc qui ne vint pas à ma grande surprise. Écarquillant les yeux, je reconnus le furyoku de Yoh mêlé du mien.
Je souris gentiment alors qu’il me déposait à terre. Me tendant le bras, il m’adressa son sourire si rassurant. Revenant sur mes pieds, j’époussetai mon corsaire en jean consciencieusement.
-Bah dis donc ! Belle chute ! Commenta mon futur beau-frère.
-Hé hé hé ! T’as vu ça ? J’avais oublié la hauteur, argumentai-je.
-Qu’est-ce que tu fais là ? Coupa Sylva.
-Je dois parler à Hao, annonçai-je.
-Viens avec nous, alors ! Nous aussi ! Proposa, enthousiaste, Yoh.
Je souris gentiment, enchantée de l’idée. J’allais accepter quand je fus doublée par Karim.
-Il en est hors de question ! Une femme n’a rien à voir avec ce combat.
-« Une femme », répétai-je, abasourdie.
-Parfaitement. Même si « jeune femme » t’irait mieux.
-Mais… mais, bafouillai-je, c’est méga-important !
-C’est non, répéta Karim en croisant les bras, implacable.
Je leur tournai le dos, faisant quelques pas, hébétée, n’ayant plus conscience pour rien. Je me laissai tomber sur un gros rocher pour mieux réfléchir. Par habitude, je passai mon bras autour de mes genoux, y posa mon menton avant d’aller d’avant en arrière. Une main sur mon épaule me fit reprendre (un peu) pied sur terre. Relevant la tête, je croisai le regard chocolat du jumeau de mon futur mari.
-Tu sais, je peux lui passer le message que tu veux lui donner.
-Tu penses ? Risquai-je.
-Écoute, fit-il en se laissant tomber à ma droite. Mon frère, je ne le connais que depuis quelques mois. Il y en a encore 8, je ne savais même pas qu’il existait. Et pourtant, j’ai l’impression de le connaître depuis toujours… Bon, faut dire que son livre m’a pas mal aidé, c’est vrai, rit-il en frottant l’arrière de son crâne.
Une pause. Une pause durant laquelle je l’observai du coin de l’œil, remarquant son changement d’attitude. Un peu comme moi, il fixe son regard rêveur sur un quelconque buisson, ses traits s’adoucissant. Il reporta son regard doux vers moi.
-Mais toi… toi, tu le connais mieux que moi, tu as passé des siècles en sa compagnie…
-Pas autant, faut pas exagérer, rougis-je.
-Bon d’accord, accepta-t-il en souriant et se redressant. Ça n’empêche pas que tu l’aimes et qu’il tient à toi… De plus, tu as Hako.
Disant ces mots, il s’était redressé et me tendit une main.
-Alors confie-moi ton message et fonce rejoindre le bout d’chou. Il ressemble trop à son père pour être laissé tranquille.
Résignée, je hochai la tête en joignant ma main à la sienne. Me relevant d’un coup, je me penchai à son oreille et y glissai la prophétie :
« Le soleil se couchera,
et c’est donc à toi,
si ce soir je dois rire ou pleurer,
de le décider. »
Je reculai, non sans avoir posé mes lèvres sur sa joue. Un large sourire étira sa bouche.
-Ce sera fait, sois en sûre. Mais j’espère qu’il me laissera lui dire.
-Je te remercie, Yoh. Je te fais confiance.
Ce disant, le vent s’était levé, plaquant mes longs cheveux noirs sur mon visage, et forçant mes ailes à sortir. Je les déployai, luttant contre Éole avec férocité.
-Je vais donc me retirer. Fais attention à toi ! M’exclamai-je en jetant un regard vers lui.
Sans attendre de réponse, je décollai d’un coup de pied. Je me laissai porter par les courants. Ce trajet fut plus agréable car plus facile et rapide. Mes yeux ne se posèrent pas sur le sol, sinon je me serai posée pour aller en sens inverse.
Me réfugiant dans mon antre paisible, je serrai mon enfant contre moi pleurant à m’en écorcher les yeux. Le petit être me serra dans ses bras, tentant de me conseiller ne comprenant pas ce chagrin réservé aux « grands », les pleurs d’un cœur brisé et tourmenté par son détenteur.
