Les coups faiblirent au fur et à mesure pour finir par disparaître. Les corps tombèrent à terre, s’empilant sur d’autres, et le silence s’établit, seulement troublé par les respirations erratiques des essoufflés. La porte s’ouvrit violemment, un coussin abandonné (jeté, plutôt) là l’empêchant de claquer contre le mur. Les hautes silhouettes masculines des deux Hommes étaient visibles dans l’embrasure. Les sourcils froncés du brun, accompagné de l’air enjoué du blond, prévoyaient les pires souffrances pour nos jeunes amis.
-Puis-je savoir la raison pour laquelle cette pièce s’est changée en véritable champ de bataille ? Grinça la voix rauque d’Aragorn.
-Un peu de détente ne fait de mal à personne, raisonna une voix étouffée.
-Eglan ? S’exclama Pippin. Où êtes-vous ?
-Sous vous, maître Touque, rétorqua la voix désincarnée un peu amusée.
-Ah bon ? S’étonna le plus jeune. Pourtant, il n’y a qu’un… un oreiller.
-Je suis au courant, se contenta de répondre la nymphe.
Pippin sauta aussitôt sur ses pieds de Hobbits et les oreillers se remirent à voler. Non pour une nouvelle offensive, mais pour éviter une mort par étouffement à leur compagnon-conteur. Une fois les coussins blancs envoyés de tous les côtés, la silhouette capée fut dégagée. Un souffle rauque s’échappait de la capuche. Les deux autres Hobbits s’aperçurent qu’ils étaient eux aussi sur leur camarade, Sam sur les jambes et Frodon sur le thorax. Merry, lui, avait raté de peu le ventre du jeune être.
Serviable, Legolas qui venait d’arriver attrapa l’être asexué par les épaules et le remit sur pied. Celui-ci se rattrapa à son sauveur, grommelant un « fourmi dans les jambes » avant de mieux s’écrouler sur l’Elfe. Ce dernier, un peu trop heureux de cette aubaine, resserra son étreinte imperceptiblement. Mais l’œil exercé d’Aragorn perçut ce geste, et un sourire étira ses lèvres un bref instant, juste pour que le prince elfique le note.
-Je pense qu’un peu de repos ferait du bien à tous, déclara le rôdeur. Particulièrement vous, Frodon, vu votre malaise. Le voyage ne sera plus que rude une fois Thâtieràn laissée derrière nous. Profitez de la douceur des draps et du moelleux des matelas quand vous n’aurez bientôt plus que de simples capes et de la terre herbée…
-Du repos ? À cette heure ? Mais vous délirez, Aragorn ! S’emporta Boromir.
-Il vaut mieux profiter de ce temps libre pour emmagasiner du sommeil, car il y a des risques que dormir soit du domaine du luxe dans quelques jours, avoua à mi-voix Grand-Pas.
-Bien, acquiesça Boromir. Mais moi, je préfère visiter ce village. Après tout, qui sait ? Je vais peut-être trouver ce que je cherche, ajouta-t-il d’un air rêveur.
-Et que cherchez-vous ? Si ce n’est pas indiscret, bien sûr, rajouta posément Gimli.
-Rien n’intéressant le peuple nain, s’écria le blond musclé en disparaissant dans le couloir.
-Pff, soupira Merry, il pourrait être plus agréable, tout de même.
-Ça ne doit pas être dans sa nature, grogna le nain en partant à son tour.
Merry et Pippin le suivirent pour rejoindre leurs lits, mettant en œuvre le conseil donné par leur aîné. Les deux autres de la même race allèrent s’étendre en soupirant d’aise. Le dernier Homme sortit de la pièce, rentrant dans sa chambre.
-Et vous, Eglan, murmura Legolas à son oreille, que souhaitez-vous faire ?
-Eh bien, répondit l’interlocuteur sur le même ton, j’hésite encore. Dormir ne me sera pas très utile, mais je n’ai aucune idée à exploiter pour me faire passer le temps. Et vous ?
-Je suis dans le même cas, avoua l’interrogé.
-Oh… alors, pourquoi ne pas rester ensemble ?
-Je n’osais vous le demander…
-Ce n’est pas parce que je suis ce que je suis, et que vous en avez des doutes, qu’il faut vous comporter ainsi. N’ayez peur de me proposer vos projets, je ne suis point femme de précautions !
-Vous êtes donc une femme ? S’étonna l’elfe.
-Je n’ai pas dit ça, c’est juste que votre comportement donne à y penser.
-Mes excuses.
-Ce n’est rien.
Toujours dans les bras de l’être elfique, Eglan tenta de sortir de la pièce. Son compagnon suivit le mouvement, et tous deux se retrouvèrent bientôt dans le couloir à fermer la porte, laissant les deux semi-hommes dormir du sommeil du juste.
Mais aucun des deux ne dormait. Et alors que le couple descendait l’escalier, les chuchotements se firent. Tous deux sous leurs propres couettes, ils discutaient.
-Tu crois qu’ils sont amoureux ? Chuchota Frodon.
-Vous connaissez les elfes mieux que moi m’sieur Frodon. Mais j’en ai bien l’impression.
-Et… il s’est déclaré ?
-Pas pour le moment, soupira l’ex-jardinier.
-Et lui ? Eglan ? S’informa le porteur de l’Anneau.
-Je n’en sais rien, avoua-t’il. Je suis bien incapable de déterminer quoi que ce soit de ses expressions.
-« Expressions », releva pensivement Frodon. Attends, mon vieux Sam, tu veux dire que… tu l’as vu ? Son visage ?
-Oui m’sieur Frodon ! Tout à l’heure, au bain.
-Alors ? À quoi ressemble-t-il ? Le pressa de question Frodon.
-Eh bien… réfléchit Sam.
Puis, il colla ses lèvres aux oreilles de son maître et y souffla une phrase. Les yeux du Hobbit s’écarquillèrent.
-Non ?
-Si si !
De son côté du mur, Aragorn se recoucha, frustré… La peste soit de la méfiance de Gamegie ! Il avait bien failli savoir à quoi ressemblait leur camarade sous sa capuche !
Le silence se fit dans les trois chambres, alors que le sommeil les prenait tous en son sein.
Dans l’auberge désertée par les clients, l’être encapuchonné se blottissait contre l’Elfe, assis sur une banquette auprès d’un feu bien ronflant. Le blond savourait cette proximité et souriait béatement sans en prendre conscience. Il ronronnerait si il avait pu. C’est fou ce l’amour, ou la simple attirance, pouvait provoquer sur l’attitude des gens. Mais cette pensée fut refoulée au plus profond de lui-même avant qu’un seul mot ne soit perçu par le nouvel amoureux.
Alors que son voisin remuait la tête, des mèches s’échappaient du recoin de tissu. S’en emparant avec délicatesse, il réprima un soupir : il n’y en avait pas deux de la même couleur et de la même texture ! L’elfe les porta mécaniquement à son nez pour en inspirer l’odeur. Il est vrai qu’avec son odorat plus aiguisé que les Hommes, il aurait pu les sentir de là où elles étaient, mais il n’y pensa pas sur le coup, submergé qu’il était par cette odeur ô combien envoûtante. Hypnotisé comme il l’était, il ne put remarquer l’œil brillant qui le scrutait dans les profondeurs sombres des replis de la capuche.
Des effluves de lavandes mêlées de fraises sauvages. Comment faisait-il pour sentir comme ça ? Hormis se les écraser sur la tête…
-C’est naturel, répondit une voix rauque de sommeil. Une odeur nous est assignée à la naissance. Moi j’ai eu droit à cette odeur-ci…
-Pourquoi donc ?
-Je ne sais pas trop… Une manière de reconnaître notre race, ou encore de s’identifier… ou tout simplement pour prouver notre attachement à la nature… Qui sait ? Hommes, Nains et Hobbits sentant bien naturellement les animaux, pourquoi pas nous les plantes ?
-Logique… murmura pensivement le blond.
-Si on veut, marmonna le nymphe en haussant les épaules légèrement.
Un temps de silence se fit. Le feu craquait paresseusement, donnant une ambiance assez chaleureuse.
– sip-tsi zisit tinp mitr, articula une voix claire.
Les flammes s’intensifièrent, atteignant le haut de la cheminée. On l’aurait cru vivant, cherchant à s’extirper de l’âtre. Un frisson parcourut Legolas, alors que Eglan se contenta de se pelotonner encore plus -si c’était possible- dans ses bras.
-C’est une formule, dans ma langue natale. Je suis dans l’incapacité de l’expliquer ou encore de la traduire. Mais tu as pu voir ses effets, expliqua la voix étouffée d’un ton neutre.
Son interlocuteur se contenta de hocher la tête, avant que tous deux ne tombent dans cette transe reposante, caractéristique commune de leurs races.
