Ce qui lui suffit pour sursauter quand le petit Pippin fit tomber une pierre grâce à sa maladresse légendaire, qui avait coûté la vie à Gandalf.
-Vous êtes bien nerveuse, Armure.
-Je pensais au passé.
-Vous m’en direz tant…
Boromir et Gimli surveillaient le nouveau venu tout en astiquant leurs différentes armes.
-Vous avez peur, assura-t-elle d’une voix calme, peur de moi et de mon inconnu passé.
-C’est vrai, acquiesça Aragorn qui remettait du bois dans le feu.
Legolas reprit place autour du feu et la plupart de la Communauté sortit leurs pipes et la bourrèrent avant d’allumer le tabac.
-Posez-moi les questions qui vous tiennent à cœur, je tâcherai d’y répondre, mais sachez que je n’ai nul droit de vous de vous dire : ma race, comment je me nomme, mon âge et mon sexe…
Un silence embarrassé suivit cette condition ultime.
-Vous ne fumez pas ? Demanda innocemment Sam.
-Non, je n’y aurais droit qu’à ma majorité.
On sentit un sourire dans sa voix, mais il était toujours impossible à déterminer si c’était une fille ou un garçon.
-Qui est quand ?
-Une fois que j’aurais accomplie une mission, une quête ou une bataille. Voire une guerre.
-Et c’est pour ça ?
-Que quoi ?
-Que… commença Boromir, que vous voulez nous accompagner ?
-Oui.
Aussitôt tous se levèrent et la tinrent en respect de la pointe de leurs flèches ou de la lame de leurs épées.
-Que savez-vous sur nous ? Que savez-vous sur notre objectif ?
-Calmez-vous ! Je ne sais rien de vous, ni de votre projet !
-Alors, pourquoi avez-vous voulu nous rejoindre ? Qu’est-ce qui vous fait croire que quelque chose d’important se prépare ? Demanda hargneusement l’homme blond.
-Peut-être parce qu’un petit groupe composé d’un elfe et d’un nain passe pour le moins étrange. Sans parler de la présence de hobbits, ce qui est rare à voir par les temps qui courent. Maintenant, si vous voulez bien baisser vos armes…
D’un commun accord et d’un seul geste, les armes furent rangées mais restèrent à portées de mains, au cas où.
-Bref… Vous aviez dit tout à l’heure que votre race se faisait rare… Pour quelle raison ?
-…
Le heaume se pencha vers le sol et un gantelet le soutint. Des gouttes s’échappaient par les multiples trous.
-Tous morts… Le village… a été… décimé… par… Sauron…
Elle s’étouffa et toussa difficilement. Sa voix était rauque sur le coup. Une main se posa avec délicatesse sur la cuissarde argentée. Une main fine à la peau pâle et sans défaut.
-Raconte, murmura Legolas de sa voix douce.
-Raconter quoi ? Qu’en guise de royaume et de peuple, nous formions une simple ville, voire un village ? Que nous habitions à la lisière du Mordor, que nous sommes à la base des créations des races et l’une des premières ? Que nos descendants ont oublié le pourquoi, le comment, la cause de leur venue au monde ?
-Racontez-nous, souffla Aragorn, subjugué, racontez-nous tout !
Armure s’empara d’une brindille et s’amusa avec, à le plonger dans les flammes et à titiller les braises.
-Au commencement… hésita-t-elle, au commencement des créatures personnalisant la grâce, la beauté, le bonheur, la paix et la bonne entente. Des créatures parfaites vivant dans la perfection… La vie n’était qu’enchantement.
Elle marqua une pause et jeta le bout de bois au centre des braises.
-Mais les hommes arrivèrent…
-Je ne suis pas d’accord avec vous ! Les hommes sont arrivés bien plus tard.
-Ils n’étaient qu’une petite troupe. Des hommes, des femmes, des enfants… à la chevelure dorée ou boisée. Ils se sont installés là où leurs descendants vivent encore, le Rohan… Leur passion pour les chevaux vient des cadeaux offerts de ce peuple vivant dans la joie et la fête. Il leur arrivait de préparer des fêtes où ces deux races étaient mêlées sans aucun problème.
Elle soupira et fit une pause plus longue que celle précédemment. Quand elle reprit, son ton était dur.
-Mais les humains étaient rustres, de véritables bêtes, tuant les animaux et saccageant la nature. Ils nous méprisaient car on ne faisait rien. Ils nous haïssaient. Seulement, le mal était déjà fait. Certains hommes avaient engrossé quelques filles de ce peuple si courtois et tolérant. Ça ne nous a révolté que pour la raison qu’ils les avaient abandonnées. Sinon, le don de la vie ou de la porter est un privilège et un bonheur.
De ces unions naquirent une nouvelle race. Elles ressemblaient toujours à la race-souche, mais n’avait pas les mêmes caractéristiques. C’est une race trop sage et trop réfléchie, la grâce était moins belle et plus rustre, brutale. Mais sinon, à part certaines parties du corps n’ayant plus de ressemblance, les différences s’arrêtent là. On appelait cette race nouvelle des elfes.
-Pardon ?
Cette fois-ci, l’exclamation venait du prince sylvain. Il pâlit un bref instant.
-Vous… vous voulez dire… que… que notre race n’est pas… originelle ?
-…
Le heaume se tourna vers lui.
-Continuez, supplia Frodon.
-Ils n’étaient qu’un petit groupe. Ils se mirent à la consanguinité, si on peut dire. Cette consanguinité fit naître les nains.
La seule réaction de Gimli fut d’enfoncer le manche de sa hache profondément dans la terre.
-Évidemment, cela ne stoppa pas pour autant ces liaisons de sang. Les hobbits virent le jour.
Pippin s’étouffa et Merry dut lui taper dans le dos. Sam fixait l’horizon mais il avait les poings crispés et ses articulations avaient blanchi. Frodon ne disait rien.
-Et c’est ainsi que naquirent les différentes races de la Terre du Milieu… Mais un conflit naquit entre les membres de mon peuple. Les Hommes étaient arrivés. Des nouveaux, différents des premiers. Ils étaient de vrais barbares, faisant la guerre comme d’autres font du pain ou l’amour. C’était leur seule raison d’état, leur seule raison de vivre. Voulant à tout prix préserver la paix, notre chef donna en mariage sa fille Télilas au chef d’autorité des Hommes, ce qui créa une alliance éternelle. Malheureusement, beaucoup étaient contre ce mariage, qui donna suite à une « humanisation » de notre mode de vie et culture. Le peuple préféra se couper en deux plutôt que s’entre-tuer. On quitta le lieu originel. Ceux qui étaient favorable à l’Homme migrèrent plus près de la frontière, mais restèrent non-loin de leur ancien lieu de vie.
-Et les autres ?
-Les autres ? Ils ont intégré les plantes et les sources et en sont leurs gardiens.
-J’ai entendu parler d’eux… Dans les contes, précisa Boromir.
Le heaume se baissa. Legolas fusilla l’homme du Gondor.
-On les appelle des Nymphes, continua Boromir.
-En effet. Il y a les Nymphes civilisées et les Nymphes sauvages…
-Et vous faites partie de la première race, n’est-ce pas ?
-En effet…
Le ton était rêveur. Distraitement, elle triturait une petite vis sur le côté gauche de sa genouillère.
-Et combien de temps devrez-vous rester là-dedans ?
-Jusqu’à la fin de votre quête. Je serai votre garde du corps.
-Il ne vous est pas possible de quitter cette pesante boite de conserve ?
-Non. Elle appartenait à ma mère, et elle est très légère. Sinon, si, il est possible que vous puissiez m’apercevoir sans cette armure. Mais mon visage restera masqué ou caché.
-Dommage…
-C’est comme ça… Mais vous pouvez être sûr que vous le verrez après tout ça…
-Hm…
-Je peux vous demander quelque chose ? À tous ?
Tous relevèrent la tête vers elle. On pouvait facilement remarquer sa tête était baissée sur son épaule.
-Faites comme si j’étais un garçon. Sinon les gens vont se poser trop de questions.
-Mais on devra continuer à t’appeler Armure ? Demanda Merry.
-Absolument. C’est le nom que nous avons l’obligation de porter jusqu’à notre majorité. Une fois majeurs, notre nom nous sera dévoilé.
-Tu… tu ne le connais pas ?
-Non. Comme ça, ça empêche que nous le disions d’une quelconque manière.
-Normal… Eh bien, reprit Aragorn, je ne vois aucune raison de méfiance dorénavant. Vous en avez dit plus que ce vous auriez dû.
-J’ai une question. Que se passe-t-il si nous en apprenons plus sur vous, ou si on voit à quoi vous ressemblez ? Demanda Frodon, d’un air sérieux.
-Eh bien… Je ne serais jamais majeur et ne pourrais pas accéder à mon héritage.
-De l’argent ? Des choses de valeurs ? Interrogea Merry d’un ton désintéressé.
-Non, un héritage corporel. J’aurais un corps d’adulte et l’esprit doublé du savoir de mes ancêtres.
-Ce n’est pas rien, de plus, ce serait dommage de ne pas pouvoir le percevoir pour une raison si… futile, fit remarquer Boromir, tout en tirant sur sa pipe presque éteinte.
-La soleil s’est couché, annonça Legolas. Il serait temps de nous allonger, le nuit va être courte et froide, d’autant plus que pour notre sécurité il faut éteindre le feu.
-Si vous le désirez, commença la masse métallique, je peux prendre le premier quart, voir plus.
-Vous… vous nous proposez de dormir toute la nuit ?
-Absolument, j’ai trop dormi, depuis ces 10 années où je suis restée prostrée en ce lieu désertique.
-Eh bien… On a rien à perdre.
-Hormis la vie, grommela Gimli.
Ce dernier vida sa pipe d’un coup sec, la rangea, tapota son sac pour le rendre un peu plus confortable et s’allongea, sans plus de cérémonie, avec sa hache dans les bras. Il grogna un peu avant de se faire silencieux.
-Quel caractère ce nain ! S’exclama Legolas, résumant en une phrase la pensée de tous.
-Il est souvent comme ça ? Questionna la nymphe, d’un ton innocent.
-Quand quelque chose ne lui plaît pas, oui, lui apprit Aragorn, donc souvent…
-Bon, et bien, commença Frodon en étouffant un bâillement, je vais m’étendre, bonne nuit, à demain et bonne surveillance !
-Merci, passez une bonne nuit petit monsieur.
Le ton était affectueux et Frodon esquissa un sourire avant d’aller se coucher aux côtés des trois autres hobbits.
-Bon, je vais faire pareil, alors, annonça Boromir en se levant.
On pu le voir mettre sa main à la garde son épée avant de fermer les yeux. Les trois restants soupirèrent devant cette attitude peu courtoise.
-J’éteins le feu ? Demanda l’armure.
-S’il vous plaît, répondit simplement Aragorn.
-Je peux le faire, si vous voulez, proposa Legolas.
-Vous ne le pourrez pas, assura le nouveau venu.
D’un geste de la main, il -puisqu’ils le lui avaient demandé- fit un geste de la main au-dessus des flammes et prononça un mot qui leur résonna étranger. Aussitôt, les flammèches disparurent et des cendres firent leurs apparitions.
-Eh bien, bonne nuit.
On entendit le bruit caractéristique d’une pipe qu’on tapote pour vider son fourneau. Grand-pas se leva et alla s’allonger auprès des hobbits. Ne restaient plus qu’Armure et Legolas. Ce dernier avait levé la tête et observait les astres. La lune adoucissait ses traits et lui donnait un air rêveur. Cette vision troubla le nymphe qui admirait cette scène.
