Le ton était lourd. Toutes les personnes présentes hochèrent la tête en déglutissant, sauf Aragorn et Legolas qui ne s’en formalisèrent pas plus que ça.
-Bon. Tout le monde est prêt ? Demanda l’Elfe.
Tous acquiescèrent.
-C’est partit !
Les deux créatures aux origines communes démarrèrent en trombe, suivit de près par le rôdeur portant sur le dos Boromir. La journée se poursuivit. Les coureurs s’arrêtèrent à la tombée de la nuit, d’un commun accord, dans une clairière sombre.
Chacun fit descendre son fardeau plus ou moins délicatement. Certains rejoignirent le sol ou tombèrent à genoux. Un semblant de gloussement s’échappa du bassinet sous la vision des hobbits en train de tituber et ne marchant pas droit. Son hilarité éclata en voyant Gimli se ramasser. Boromir n’était pas mieux, mais il eut la sagesse de s’asseoir au lieu de tenter de s’éloigner de son point d’arrivé.
-Eglan, remettez-vous, s’il-vous plait, conseilla Legolas d’une voix douce.
-Tout de… de suite ! Bafouilla le conseillé entre deux éclats de rire.
On peut entendre son souffle se calmer et le rire cessa. Il soupira un grand coup avant de se tourner vers l’Elfe.
-Vous n’avez pas eu de problème, j’espère ?
-Aucunement. Et vous ?
-Pareil. Et de votre côté Aragorn ?
-Un peu mal au dos, ça fait longtemps que j’avais plus couru aussi vite, avoua-t’il.
-Vous voulez que je m’occupe de votre dos ? Proposa Eglan.
-Si ça ne vous dérange pas, j’aimerai bien. Mais après le repas.
-En aucun cas. Comme vous le souhaitez…
Pendant que les autres reprenaient leurs esprits, les trois coureurs se chargèrent de la préparation du dîner. Legolas à la chasse, Eglan à la cuisson et Aragorn au feu. Le carapacé débuta une conversation avec le Rôdeur, tout en surveillant les flammes et sortant les divers ustensiles utiles à son prochain rôle : celui de cuistot. le préposé à la chasse revint avec cinq beaux et gras lièvres. Il les balança sur les genoux d’acier. Leur propriétaire ôta les gantelets métalliques et la paire de gants de cuir se trouvant dessous et commença à dépiauter les pauvres rongeurs tout en parlant à Aragorn. Bientôt, Legolas prit part à la conversation.
Les lapins furent mis à la broche et rôtirent en laissant échapper un délicat et délicieux fumet qui fit saliver d’envie les hobbits mal en point. Ces derniers se trainèrent jusqu’au foyer où se consumaient les branches qu’avaient ramassés le rôdeur, suivis par le blond musclé qui réussit à marcher avant de s’écrouler auprès du descendant d’Isildur. Le nain se fit un peu plus prier et Eglan dut aller le chercher pour s’assurer qu’il mange quelque chose.
Le repas fut sympathique et la bonne humeur était de mise. Eglan fit boire un peu de bouillon à l’inconscient qui en avala quelques gorgées. L’atmosphère était légère et quelques rires détendirent la Communauté et tous apprécièrent le repas et son abondance rare. Suite à une anecdote narrée par Gimli, tous éclatèrent de rire. Le mélange était somptueux : les petits rires discrets des hobbits, le rire tonitruant et rocailleux du nain, le rire clair et franc des deux hommes et celui argentin de l’être elfique.
-Eh bien, vous ne riez pas, Maître Eglan ? L’interpela Gimli.
Il y eut un silence pendant lesquels les éclats se calmèrent, tous regardaient l’interpelé.
-Rire ? Commença ce dernier. Rire… Désolé de vous décevoir, continua-t-il avec un sourire perceptible, je n’avais pas noté quoique ce soit de risible…
Le silence les renveloppa un court instant, avant d’être chassé par un bruit étouffé. L’être carapacé s’était replié sur lui-même, la tête niché dans le creux des genoux. De l’extérieur, le bruit pouvait s’apparenter à des pleurs. Legolas posa avec délicatesse une main hésitante sur l’épaule.
Mais d’un coup, l’heaume repartit en arrière, l’armure, parcourut de spasmes, roulait à droite et à gauche, sous le regard inquiet et ébahis des autres. Un fou-rire éclatant au son argentin, et tenant un peu des clochettes, clair et sublime, sortait du bassinet. Finalement, se clamant temporairement, Eglan se releva et les fixa.
-Si… si vous vous voyiez !
Et il repartit avec son rire si particulier qui redonne goût à la vie et remonte le moral. Un tendre sourire apparut chez tous. Certains avaient le regard de ceux qui revoyaient de plaisants souvenirs. Une fois calmé, Eglan resta allongé sur le dos, fixant le ciel étoilé tout en reprenant son souffle. Un bruit sourd retentit et chacun dirigea son regard vers sa provenance : Gimli venait de glisser du rocher où il s’était fermement agrippé.
On put entendre un grognement avant de pouvoir le revoir. Les rires reprirent et détendirent chacun, les plaisanteries reprirent. Eglan se pencha vers son voisin de droite, Aragorn, et lui murmura à l’oreille quelque chose que nul n’entendit, même pas l’elfe. L’homme acquiesça et se leva, ôtant sa cape et l’étalant au sol. Il enleva aussi ses hauts avant de s’allonger sur la cape, croisant les bras et posant sa tête dessus. Le nymphe se leva à son tour et retira ses gants. Il s’avança résolument jusqu’à sa victime. Il s’assit à califourchon sur lui avant de poser ses mains sur la peau nue du dos.
Un frisson parcourut ce dernier. Sous les yeux mi-moqueurs, mi-curieux de l’assemblée, les mains commencèrent à bouger, traversant le dos, délaçant les muscles noués. Des soupirs et des gémissements s’échappaient de la bouche du sacrifié.
-Vous êtes en train de lui faire quoi ? Demanda le nain d’un ton suspicieux.
-Je le masse, maître nain.
-Aragorn, tout va pour le mieux ? S’inquiéta Legolas.
Un gémissement plus poussé lui répondit.
-Votre confiance m’honore ! S’insurgea Eglan en croisant les bras et levant le heaume.
-Ouah…
Le souffle court et les joues rouges, le massé releva la tête et esquissa un sourire débile vers les autres avant de replonger le nez dans ses bras.
-Rassurés ? Je ne fais rien de mal ! Répliqua le masseur.
Ce dernier prit appui sur ses mains et se releva, enjambant le corps, et se pencha pour pouvoir enfiler normalement ses gants. De son côté, Aragorn se rhabilla, un sourire béat sur le visage.
-On devrait se coucher tôt. La ville est à 5 heures de là et le relief nous ralentit, annonça ce dernier en préparant sa couche.
-Laissez vos gourdes ici. Je compte aller à la source les remplir, déclara le nymphe.
Un petit tas de gourdes s’amoncela auprès de l’ancien brasier, tandis que leurs propriétaires respectifs allaient se coucher, somnolant à moitié. Boromir écrasa les braises avant d’aller s’étendre, Legolas s’assit au pied d’un chêne millénaire et s’endormit quelques peu.
Toutes la Communauté avait sombré dans un sommeil certain, hormis l’être carapacé qui observait les étoiles en silence. Une fois assuré que tous dormait, il se leva et se figea. Un bruit métallique déchira la nuit. Quelques grognements répondirent au crissement désagréable, puis plus rien.
La coiffe-de-maille chuta, mais heureusement le choc fut absorbé par la terre grasse. Quelques halètements et autres gémissements s’élevèrent, et une silhouette sortit à grand-peine de la carapace. Elle tomba au sol et réprima un cri en prenant contact avec l’herbe. Elle resta allongée, tendant l’oreille pour s’assurer du sommeil de tous, avant de se lever, et de s’étirer quelques peu dans tous les sens. Quelques articulations craquèrent.
Puis, Eglan -car c’était bien lui- s’agenouilla et ouvrit la besace pour sortir un drap plié, un petit sachet de cuir et des vêtements. Il se leva et fit tomber sa cape. Il courut s’emparer des gourdes, attrapa la pile de tissus et disparut dans les bois.
Des clapotements se firent attendre, un froissement de tissus, un son sourd, puis plus rien…
Legolas sortit de sa transe de sommeil et fixa l’armure vide. Ses yeux bleus étaient fluorescents, ou presque, dans le noir. Il se leva et fit quelques pas vers l’imposante carapace. Passant sa tête à l’intérieur, il fouilla un peu avant de percevoir le bruissements de plantes sur lesquelles on marche. En courant, il se remit à sa place et sans le vouloir, s’endormit de ce sommeil caractéristique de ces êtres gracieux.
À pas légers et rapides, la créature inconnue s’avança jusqu’à ses affaires et ouvrit son havresac pour y ranger la grande toile blanche et le petit sac de cuir, accompagné de vêtements. Elle sortit le petit peigne de la dernière fois et prit place sur la pierre où Gimli se tenait plus tôt. Elle défit ses cheveux encore humide et les démêla avec douceur. Une fois fait, elle entreprit de tresser le haut et s’arrêta, arrivée à la nuque, pour tresser les trois mèches séparément, avant d’accrocher les deux petites tresses se situant le long du visage entre elles, signe d’appartenance à la famille royale.
Satisfaite du résultat, le mystérieux être se leva et rejoignit sa prison de fer d’un pas de tranquille, rangea le petit outil d’os, referma le sac, ramassa sa cape et l’attacha à ses épaules. Elle finit par faire face à l’armure en soupirant. Posant sa main à plat dessus, une mélopée étrange et entraînante jaillit de sa bouche. Ce faisant, sa main passa sur toute l’armure, et une lumière bleue entoura chaque pièce. La chanson cessa et les pièces se détachèrent avant de se rétracter intérieurement et de cesser. Sur l’herbe, il ne restait plus que des ronds de fer.
La silhouette les ramassa et les rangea au fond de sa besace avec soin, puis rabattit sa capuche avant de sauter sur la branche principale de l’être, de s’y allonger et de s’endormir tranquillement, un genou replié et un bras plié sous la tête.
L’aube parut et réveilla en premier l’Elfe qui s’occupa de faire de même avec Aragorn avant de s’attaquer à Gimli tandis que Boromir et les hobbits étaient réveillés par les soins du rôdeur. Le petit-déjeuner fut englouti sans autre son que celui de la mastication.
-Où est ma gourde ? Demanda Pippin en baillant.
-Eglan s’est occupé de la remplir, hier, rappelez-vous.
-Et d’ailleurs, il est où votre « Eglan » ? Grogna le nain mal réveillé.
Le silence se fit et tous s’entregardèrent.
-Je… je ne l’ai pas vu ce matin, avoua Legolas.
-Il s’est enfuie avec l’Anneau ! Assura Boromir avec puissance.
Un grognement se fit entendre. Bien que léger, tous l’entendirent et se tournèrent dans sa direction qui se trouve être… au-dessus d’eux ! En effet, un être couvert d’une cape couleur paille dormait paisiblement. Le premier à réagir fut le prince elfique qui se leva rapidement avant de poser délicatement sa main sur le genou dressé vers le ciel. Sans bouger, le dormeur colla un poignard à la lame recourbée contre la gorge du volontaire.
-Eglan ? Ce n’est que moi, commença doucement le menacé en montrant ses paumes à son agresseur.
Un œil brillant fut visible sous la capuche, mais Legolas ne put en définir la couleur même. Le poignard repartit sous les plis de la large cape et l’être capé se redressa avant de sauter au sol. La cape ne laissa voir que les longues jambes fuselées du nymphe.
-Wah… bailla-t’il en s’étirant. J’ai bien dormi ! Et vous ?
Pendant que chacun l’assurait qu’ils avaient retrouvés leurs forces, Eglan s’étirait grandement, sous les yeux scrutateurs de l’homme blond qui cherchait à établir quel pouvait donc être le sexe de leur compagnon. Malheureusement, le bout d’étoffe ne lui montrait que les jambes, en-dessous des genoux. Ça faisait que peu de temps qu’il n’avait pu se « libérer » un peu, et il est vrai que ce damoiseau lui plaisait bien. Bien que rapide et pourvu d’excellents réflexes, ça ne changeait pas que, définitivement, Boromir le trouvait à son goût et souhaitait le faire rouler dans son lit, le voir sous lui, à sa merci toute entière, et de surtout savoir à quoi il ressemblait sans toutes ses étoffes superflues…
Boromir affichait un sourire carnassier en direction du nymphe qui ne se doutait de rien, bavardait gaiement avec tous, répondant aux nombreuses questions empressées de ses compagnons de voyage assez enthousiastes. Soudainement, Aragorn se planta entre Eglan et le reste de la communauté.
-Stooop !
Une fois le silence installé, il reprit la parole.
-L’heure tourne, l’état du porteur de l’Anneau s’aggrave… Nous devons nous remettre en route !
-Bien.
-Vous pourrez continuer à me poser des questions à l’auberge, si vous voulez.
Les hobbits étaient assez enthousiastes et trépignaient sur place. Les deux êtres issus de la race elfique se consultèrent du regard. Eglan prit la parole deux dixièmes avant Legolas.
-Nous allons reprendre les petites personnes sur notre dos.
-Nous allons encore courir ? Pâlit Aragorn.
-Non, ça nous facilitera l’avancée, expliqua Legolas, nullement troublé par le regard noir que lui adressait le nain.
-Bon, on reprend les mêmes, annonça le nymphe.
-On peut se partager la tâche, fit remarquer le rôdeur.
-En effet, vous avez raison. Je m’occupe de Frodon, déclara Eglan. Et Sam, ajouta-t’il à la grande surprise et à la joie de ce dernier.
-Je me charge de Maître nain, annonça Legolas à la surprise de tous.
-Je m’assurerais de la sécurité de Merry, prévint Aragorn.
-Eh bien… il ne me reste plus qu’à porter maître Touque… se résigna le dernier.
-En effet. Et gardez-vous de le vexer ! Le menaça Eglan.
-Vous y tenez à vos hobbits, grommela le blond costaud.
-C’est une race bien trop rare et trop peu nombreuse pour s’en moquer. Songez qu’en votre pays cette race n’est pas connue, que ce soit dans les contes comme la mienne ou dans les récits historiques comme les elfes ou les nains !
-Bref, elle est trop précieuse pour vous ! S’emporta l’homme du Rohan.
-En effet. Et j’ai mes raisons. Sur ce, partons maintenant. Nous tardons trop, finit le nymphe.
La Communauté reprit sa route et allait vite. La cadence était rapide et les petites personnes s’étaient, pour la plupart, endormis, bercés par les pas réguliers et le silence. Moins de 3 heures plus tard, à peine. Le soleil était haut dans le ciel bleu et pas un nuage n’était visible dans ce dernier.
