À quatorze ans, on est encore un enfant. Même le corps musclé par la pêche et la nage ; même le cœur souillé par les meurtres causés pour survivre. Et s’il n’y avait que les meurtres qui avaient souillés son cœur, son corps…
À quinze ans, on perd petit à petit ses traits d’enfances, d’autant plus lorsqu’on se retrouve à devoir entraîner des personnes plus jeunes ou plus âgées que vous juste pour les envoyer à la mort. Qu’on sourit de toutes ses dents comme si la Mort était déjà tellement insignifiante.
À seize ans, on devrait être habitué… Mais pas encore tout à fait. Pas à tout… Et on peut avoir un sursaut d’espoir. Se dire que de toute façon la douleur va s’arrêter. Surtout avec l’acné qui commence à apparaître. Ah… non, merci aux crèmes du Capitole. Pas d’acné… Les espoirs s’effondrent petit à petit.
À dix-sept ans, on devient juste plus beau encore et lorsqu’on croit perdre une moitié de son fardeau, lorsqu’on espère que la vie sera plus facile à affronter, c’était pire encore. Au moins, il n’avait pas à redouter qu’on lui arrache ses frères et sœurs. Pas par les Hunger Games. Leurs vies dépendaient toujours de lui…
À dix-huit ans, on n’avait plus que trois parties de sa personnalité. L’image publique qu’on jetait chaque année sur le devant de la scène parce qu’il appartenait à Snow, au Capitole, à Panem ; l’image qu’il affichait avec sa famille, une image qu’ils n’avaient pas encore vue comme factice Dieu merci ; et la troisième… Ce n’était qu’une carapace vide dont même les oiseaux n’auraient pas voulus…
À dix-neuf ans…
– Finnick ?
La voix venait d’en bas et happa les pensées de Finnick. Il réalisa qu’il frictionnait son corps depuis trop longtemps. Ça peau lui faisait même mal… Il n’avait pas remarqué. Il avait toujours, même après cinq ans, cet effroyable besoin de se laver. Même quand c’était une femme… Il préférait quand c’était des femmes. Au moins, il avait un peu de contrôle. Pas que ça n’arrive pas avec les hommes mais c’était trop rare.
– J’arrive ! cria-t-il.
Assez fort pour qu’on l’entende de l’extérieur espérait-il.
Il se frictionna un peu plus vite, bien qu’avec une attention toute particulière, sortit de la douche, se sécha et s’habilla avant de courir dehors.
La personne qui venait de l’appeler était encore la seule qui pouvait atteindre le Finnick de treize ans, celui dont le sourire était sincère et qui n’avait aucun problème.
Dès qu’il la vit, il sourit, en effet. Son cœur battait dans sa poitrine une sonate qui n’avait rien de répugnant contrairement à d’habitude.
– Finnick !
– Annie. Salua-t-il.
Il était ravi qu’elle se tienne là. Depuis qu’ils n’avaient même pas d’école à partager, il la voyait moins souvent. Il ne pouvait plus attraper son image du coin de l’œil comme il le faisait auparavant ; plus se rassasier à sa silhouette, à ses cheveux roux ; plus supporter toutes les journées à venir parce qu’elle était là.
Il ne pouvait même pas espérer attraper sa silhouette dans la rue, par hasard, parce qu’elle n’avait rien à faire dans le village des vainqueurs. Déjà, rien que sa présence ici, maintenant, avait quelque chose de surprenant. Encore plus parce que, bientôt, l’endroit serait remplie de caméra où ses camarades d’infortunes, des alcooliques, des drogués, des dépressifs, des fous, des agoraphobes et tellement de jolies choses, seraient tassés.
– Viens !
Finnick ne toucha pas Annie, de peur de la souiller, et il partit vers la mer pour fuir le lieu. Il ne devait pas prendre le risque que Snow apprenne quoi que ce soit à son sujet. Si c’était le cas, il…
– Qu’est-ce que tu venais faire par ici ?
Il lança un coup d’œil à la jeune fille par-dessus son épaule alors qu’il marchait suffisamment vite pour l’emmener rapidement loin de là.
– Je suis venue passer du temps avec toi.
– Ah oui ?
Son cœur tambourinait dans sa poitrine mais elle ne devait rien savoir de ses sentiments.
– Une raison ?
Elle lui sourit mystérieusement en le dépassant et trottina vers l’eau. La mer était un peu agitée. Trop pour lancer des bateaux, il n’y aurait pas de poissons dans les environs, pas assez pour que la baignade soit interdite. Surtout pas alors qu’on pêchait tout de même les moules, les coquillages et pourquoi pas le crabe et le homard.
– Tu viens te baigner avec moi ?
Annie retira ses vêtements, sauf sa culotte et son soutien-gorge et elle se jeta à l’eau avant même qu’il n’ait répondue.
Les yeux de Finnick s’écarquillèrent. Même pas devant une vision qu’il aurait dû apprécier ! Ce corps était tout simplement merveilleux, gracile, mince sans être maigre et depuis quelque temps il préférait une poitrine aussi fine qu’elle en avait et non exagérément grosse. Il eut un frisson de dégoût en imaginant ce qu’ils faisaient au Capitole. Et un second parce qu’il réalisait qu’au lieu d’apprécier une vision de déesse, il avait « peur ».
– Finnick ?
Il revint à lui en souriant. Après tout, il avait l’habitude de faire semblant que tout allait bien. Il réussit même à n’avoir aucune hésitation en se déshabillant presque entièrement, exposant le corps joliment bâti. Celui qu’il devait garder en forme sinon Snow le lui ferait payer. Il avait essayé de prendre du poids en mangeant n’importe comment, peu après sa sœur avait été victime d’un accident trop bizarre pour que ce ne soit pas une menace…
Mais là, tout irait bien.
Il sauta à l’eau.
Il était avec Annie.
Annie qui lui jeta de l’eau sur le visage. Le taquinant tellement qu’il oublia d’être dégoûté lorsqu’il se jeta sur elle pour la prendre dans ses bras et faire mine de la noyer. Dont le rire était si adorable qu’il ne pouvait s’empêcher de la chatouiller même si, quelques minutes plus tard, il rechignait à seulement la toucher.
Ne pas la souiller…
Les doigts de Finnick s’enfonçaient dans les draps alors qu’il faisait de son mieux pour retenir ses cris. Il avait mal. Horriblement mal.
Quelque part, il se demandait pourquoi il ne libérait pas au moins sa douleur. Les autres vainqueurs se doutaient de ce qu’il se passait. Il le voyait à leur regard… Ou est-ce qu’il était paranoïaque ? Ça ne l’étonnerait même pas. Il pouvait crier. Il n’y avait personne à la maison. Sa mère avait été cherchée des plantes pour la pharmacie avec sa sœur, ses frères étaient à la mer.
Mais s’il criait, il se haïrait encore plus. Il devait au moins contenir ça. Mais c’était difficile. Vraiment difficile.
Et il éprouva un soulagement incommensurable lorsqu’il sentit un liquide chaud en lui. Un soulagement qui fut frappé d’horreur. Il en venait à être satisfait quand ça arrivait ? Il ne lui restait plus beaucoup à franchir pour être une pourriture ambiante. Déjà que, parfois, lorsqu’il prenait une femme, il éprouvait un réel plaisir à le faire…
Il sentit la main épaisse dans ses cheveux et se laissa faire, fermant les yeux jusqu’à ce soit fini, écoutant le bruit de son lit qui gémissait sous le poids remuant. Il ne fit même pas attention à cet individu qui lui disait, comme tous les autres, comme il était beau… Si seulement il pouvait l’étrangler sans mettre sa famille en danger.
Lorsque le bruit de la porte se fermant apporta encore plus d’apaisement, il se redressa et se passa une main épuisée sur le visage. Il avait mal et, pire encore, il venait de remarquer ce qu’il avait redouté…
Son corps commençait à faire des choses horribles lorsqu’il s’agissait d’hommes aussi.
Il se leva sur ses jambes tremblantes et partit vers la salle de bain. Il devait se laver et peut-être que penser à Annie rendrait tout ça moins ignoble.
Il ne s’était passé qu’une petite demi-heure avant qu’une horde de maquilleur du Capitole se jette sur lui pour le rendre présentable. Il était tellement ravi d’avoir pu se laver de fond en comble, de ne plus puer l’odeur mélangée de la honte, du sexe et de ce type qui s’était frotté contre lui. Il préférait de loin incommoder les gens avec le fumet particulier du poisson pourrissant.
Les maquilleurs ne trouvaient rien de suspect chez lui alors qu’ils riaient en se racontant des histoires. Finnick se permettait même de s’y glisser, les faisant rire à gorge déployer. Quoique des fois de façon un brin trop exagérée… Bah, tant qu’ils ne voyaient rien.
La préparation dura un petit instant puis on le poussa à l’extérieur avec les autres vainqueurs pour qu’on les remettre, pour qu’ils fassent leurs petits numéros puisque les Jeux commenceraient bientôt et que leurs âmes et leurs corps appartenaient au Capitole.
Embrassant la place du regard, il vit les sourire figés de ses camarades d’infortunes. Il bondit et se précipita vers Mags en souriant. Il la prit dans ses bras ce qui fallut un commentaire dans le retour-caméra qui capturait tout.
– Et voici Finnick Odair qui ne manque jamais d’amour pour Mags ! Regardez-moi cet adorable tableau. Je ne sais pas vous mais moi, je ne m’en lasse pas !
Finnick savait jouer pour la caméra mais là, ce ne l’était que peu. Certes venir la câliner comme ça, c’était pour les caméras mais la joie qui irradiait son cœur était réelle. Elle le regardait toujours d’une façon particulière, comme si elle savait et qu’elle ne lui en voulait pas, qu’elle le comprenait.
Pitié. Faites que non.
– Bonjour ! lança-t-il à la caméra en agitant la main, l’autre bras toujours autour de Mags qui l’enlaçait. Je pense que je parle au nom de tout le monde en disant que nous avons hâte de vous rejoindre.
Il fit un clin d’œil.
Il savait que ça mettrait le Capitole en pâmoison. Et qu’il le regretterait dès qu’il arriverait là-bas…
Il savait aussi que ce qu’il venait de dire n’était qu’un fieffé mensonge. Tant pour lui que pour les autres. Personnes n’avait hâte de ça. Ni de manger jusqu’à plus faim et de se faire vomir pour recommencer encore ; ni devoir jeter des enfants droit vers leur mort ; ni avoir encore moins de vie privée que d’habitude.
Revoir des amis ne valait pas ça.
Rien ne valait toute la vie qu’ils vivaient. Finnick pensait, alors qu’il souriait à la caméra et plaisantait avec le présentateur, que s’il avait su, il se serait tout simplement laissé mourir. D’une certaine façon, même s’il avait quitté l’arène, il y était mort lorsqu’il y avait posé le premier pas. Il ne le savait juste pas encore.
La nervosité courait le long de la colonne vertébrale de Finnick. Il n’arrivait pas à se calmer. Dans deux heures, on choisirait les nouveaux tributs et il devrait reprendre ce train qui le jetterait dans le panier de crabe qu’il détestait tant.
À chaque fois, c’était pareil. La haine et le dégoût qu’il avait pour lui-même amplifiait.
– Ça va, Finnick ?
Il tourna la tête vers Annie. Elle s’était redressée sur le coude et était presque au-dessus de lui. S’il avait eu une seule once de vrai courage, il l’aurait embrassée. Il lui aurait dit qu’il l’aimait… Qu’elle était la seule à le rendre vivant.
– Ça va. Toutes ses festivités, j’ai tellement hâte ! Je trépigne ! lui mentit-il avec son sourire à faire tomber.
Mais Annie ne tomba pas. Dommage, ils auraient pu échanger un baiser sur un malentendu.
– Tu mens.
– Ah bon ? Je ne sais même plus quand j’mens maintenant ?
– On dirait.
Elle lui souriait.
Ça lui donnait envie de sourire aussi.
– Pourquoi tu dis ça ?
– Tu as ce regard.
– Ce regard ?
– Depuis que tu es revenu du Capitole la première fois, depuis que tu as gagné les jeux… tu as ce regard.
Finnick se décomposa d’horreur. Est-ce que Snow avait pu voir une chose pareille si Annie ne mentait pas et, bon Dieu, pourquoi mentirait-elle ?
– Il faut bien te connaître pour le voir, le rassura-t-elle.
Il écarquilla les yeux en la dévisageant. Était-elle encore plus parfaite qu’il ne le pensait ? Est-ce qu’elle partageait ses sentiments ?
Il devait lui demander.
Finnick n’y arrivait pas. Il se contenta de la regarder bêtement. Elle attendait visiblement quelque chose mais il restait là, les bras ballants. Il était doué pour obtenir des femmes quand il ne le voulait pas et qu’il suffisait de sourire bêtement mais lorsqu’il fallait plus que ça, lorsqu’il le voulait réellement.
– On doit aller se préparer.
Annie se leva et lui tendit la main.
Pour une fois, il ne se soucia pas des risques et se leva, profitant juste de sa paume pour avoir la force d’affronter tout ceci.
– Merci, murmura-t-il.
Il regardait droit devant lui et il ne vit même pas ses yeux pétillants et son sourire. Il ne vit pas comme elle était contente de l’aider. D’être utile.
Finnick essayait de ravaler la douleur qui le tiraillait. Il écoutait la mascotte qu’on leur avait envoyée pour tirer les tributs sans même l’entendre. Il haïssait ces discours. Il essayait de ne pas penser à ce qui allait arriver. Juste penser à Annie. Son image était un réel soulagement dans tout ce qu’il faisait.
Même lorsqu’on le…
– Comme toujours, honneur aux femmes, annonça la femme aux cheveux bleu criard et dans une coiffure tarabiscotée qui ressemblait plus à une bouse qu’autre chose.
Voir Annie quand on lui faisait du mal, s’imaginer qu’elle était avec lui. Que c’était elle, bien que ça demande beaucoup d’imagination dans certains cas.
– Annie Cresta !
– Quoi ?
Finnick n’avait pu empêcher la voix de sortir de sa gorge. Il tourna la tête vers la foule et vit Annie en sortir en pleurant. Il écarquilla les yeux en se demandant s’il pouvait seulement se porter volontaire. Que quelqu’un le fasse !
Pitié ! Il donnerait encore plus souvent son corps au Capitole, et deviendrait la pute la plus douée et souriante de tout Panem si on tirait Annie de là !
Il croisa son regard.
Il devait l’encourager, avoir l’air confiant. Ne pas agir comme s’il allait l’envoyer à la mort. Faire quelque chose…
Il ne bougea pas. Il n’y arrivait pas. Ses yeux se mouillaient, ceux d’Annie aussi.
Mags fit des signes à la jeune rousse pour lui dire que tout irait bien, qu’elle s’occuperait d’elle. Finnick, lui, sentait que la dernière parcelle d’Humanité venait de s’éteindre. Il n’aurait jamais la force de la regarder mourir. Même si son enveloppe corporelle survivait.
Que quelqu’un se porte volontaire…
Il baissa les yeux.
Il s’était demandé qu’est-ce qui pourrait arriver de pire pour ses dix-neuf ans. Il le savait… La femme qu’il aimait entrait dans un abattoir et il ne voulait pas savoir comment elle en ressortirait…
