-Tiens, ça alors, si c’est pas le petit Albator ! Gloussa Davy, sérieusement imbibée.
Soupirant, l’interpellé fit comme si il ne l’avait pas remarqué, ce qui fut mis en péril quand elle s’accrocha à son cou, souriant de manière étrange.
-T’inquiètes pas, beau mec, j’ai bien vu que mes courbes ne t’attiraient nullement.
« Ah, peut-être pas si ivre que ça, finalement. »
Au même moment où il se disait ça, elle porta à ses lèvres le goulot d’une bouteille opaque et en prit une longue lampée avant de relever la tête, les pommettes rouges et l’air un peu béat.
« Ouais, oublions ça, finalement. »
Observant les alentours, le capitaine tentait de trouver à qui il allait pouvoir refiler la pirate ivrogne sans pour autant la mettre en danger. Elle avait bien un équipage la dernière fois, non ?
Il la tira après lui sur quelques mètres, grommelant sur le poids de la demoiselle. Sa taille fine induisait bien en erreur !
-Tu sais, gamin, j’suis un peu comme un iceberg, gargouilla-t-elle auprès de son oreille.
« Oh, super, j’ai le choix entre un délire d’ivrogne et des confessions gênantes… »
-Ouais, exactement, un iceberg. Tu sais ce que c’est, hein ? Je parie que pour toi je suis qu’une minable hors-la-loi qui mourra trop jeune à force de me prendre pour une immortelle.
Albator ne disait rien, la traînant plus que ne la portant en direction du port où il croisera sans doute un des subordonnés du capitaine Jones.
-Et pourtant, je suis immortelle, soupira-t-elle. Et orpheline, et apatride. J’ai tout perdu quand tu as fait exploser la Terre, tu sais…
Ces mots, le figèrent. Était-ce une accusation ?
-Tu sais, j’aurais dû mourir en même temps que tout les autres… C’était ma destinée. J’étais liée à cette planète. Que je puisse la quitter de temps à autre était un luxe que je ne pensais pas pouvoir m’octroyer. Puis je n’ai pas eut le choix.
Non, ce n’était pas une accusation. Ou, en tout cas, elle ne paraissait pas lui en vouloir. C’était… étrange.
-Tu ne les as peut-être pas entendu, depuis ton vaisseau, mais moi si. Les cris. Mes frères, mes sœurs, mes maris et mes épouses, mes enfants et leurs descendances… Ils ont hurlé leurs douleurs alors qu’ils brûlaient vifs. Certains m’ont appelé, m’ont supplié de les sauver…
Elle reprit une gorgée de sa bouteille.
-Je ne suis pas arrivée à temps. J’étais dans un autre système à ce moment-là, beaucoup trop loin pour servir à quoi que ce soit. J’ai toujours été nulle dans les déplacements inter-dimensionnels… Et c’est toujours le cas, d’ailleurs.
Ses doigts se crispèrent sur le goulot étroit un instant, avant que le verre ne se brise en touchant le sol.
-Tu sais, vivre éternellement, jeune ou non, c’est un fardeau. Les abrutis à l’ego démesuré cherchant l’immortalité n’ont rien compris. Absolument rien. Le Hollandais Volant est juste là, accessoirement, déclara-t-elle.
Albator suivit la direction qu’elle lui indiquait de la main. Comment avait-il fait pour ne pas apercevoir le brick ? Au milieu de toutes ces masses de fer plus ou moins à la pointe, technologiquement parlant, il faisait… anachronique.
-Hé ! Soit gentil avec lui, tu veux ? Demande-lui pardon ! Allez !
Euh…
Se tournant vers sa charge, il croisa des prunelles dures et aucunement embuées par l’alcool. Flanchant sous un tel regard, il se retrouva à bafouiller des excuses. C’était ridicule. Mais au moins éviterait-il de mourir dans la minute, au vu de son air meurtrier.
Un sourire satisfait étira ses lèvres et elle se redressa, tout indice d’ivresse disparaissant de sa personne.
-Allez, viens, je vais te faire une faveur spéciale. Rares sont les vivants pouvant frôler le pont du Hollandais Volant et pouvoir s’en vanter après.
-Se vanter n’est pas une de mes habitudes, commenta Albator.
-Tu es encore allée te bourrer la gueule ! Cria-t-on dans l’obscurité du château arrière.
Albator esquissa un pas en arrière, par réflexe, alors qu’un jeune homme s’avançait vers eux, l’air furieux. À côté de lui, l’air dégagé, Davy ne semblait pas plus déphasée que ça. À croire qu’elle s’était habituée à se faire remonter les bretelles par un homme adulte dont la voix montait dans les aiguës.
-Flavia ! Reprit l’inconnu.
-Brutus, répondit-elle sur un ton tranquille. Nous avons un invité, aujourd’hui ! Je t’en ai déjà parlé, non ?
Les deux hommes se fixèrent, tels deux ennemis se jaugeant. Jusqu’à ce que les coudes pointus de Davy ne leur rentrent dans les côtes.
-Bien ! Maintenant que vous avez comparé votre virilité, vous allez être mignons tous les deux, merci bien !
-Je vais devoir y aller, déclara Albator. Mon équipage m’attend.
-Pas de souci et merci de m’avoir écouté, c’était gentil, sourit la capitaine.
Reprenant la passerelle dans l’autre sens, il ne put s’empêcher de tendre l’oreille lorsqu’il comprit que la conversation reprenait entre ces deux personnes étranges. Mais impossible d’en comprendre le moindre mot.
« Mais, depuis quand est-ce que je m’intéresse à elle ? »
Repoussant un sentiment semblable à de la culpabilité, le capitaine rejoignit l’Arcadia où il comptait déguster un verre de vin avec sa vieille amie.
Et oublier cet étrange homme.
