Davy errait, seule, dans son vaisseau fantôme.
Le bois craquait sous une houle inexistante, les voiles claquaient au rythme d’un vent imaginaire, un équipage d’ombre se pressait sur le pont, criant des ordres dans une langue oubliée. Des jupons se froissaient, des pantalons craquaient. Il y avait des injures et des moqueries, des chants et des ordres.
Mais il n’y avait que la capitaine à être réellement là. Le reste n’était qu’un ramassis de souvenirs datant de plusieurs siècles. Le vaisseau pourrissait au fond d’un océan qui n’existait plus. Les membres de l’équipage étaient enterrés ou immergés depuis de longs siècles. Ils étaient moins que de la poussière et leur sang ne devait même plus couler parmi leurs descendants.
Même elle. Même la légende de Davy Jones sur son navire fantôme, le Hollandais Volant, n’obtenait plus de réactions auprès des autochtones.
S’arrêtant dans les coursives, elle fixa ses mains qui perdaient de leur netteté, juste sous ses yeux.
-Non… souffla-t-elle.
L’air effrayé, elle tourna violemment la tête, sentant ses cervicales grincer de colère. Elle fit alors volte-face et courut à toutes jambes, évitant les obstacles traînant sur le sol avec la force de l’habitude. Arrivée sur le pont, toute activité avait cessée, ses marionnettes n’étaient plus là. Il n’y avait que le silence. Le silence et une capitaine déchue qui sanglotait, à genoux, le visage dans les mains.
-J’existe… J’EXISTE ! Croyez-en moi, je vous en supplie ! Hurlait-elle à qui voulait bien l’entendre.
Mais l’espace était vide et elle était seule.
Hébétée, elle resta à genoux, les bras ballants, les joues creusées par larmes. Sous elle, le vaisseau se floutait de temps à autres et, parfois, certaines parties disparaissaient et prenaient pas mal de temps à réapparaître.
Davy resta ainsi quelques temps avant de finir par se ressaisir.
Elle se releva et courut jusqu’au gouvernail, risquant de perdre l’équilibre à de nombreuses reprises, que ce soit par la faute de la structure qui se dissipait ou par son état émotionnel.
À grands renforts de gestes brusques, elle fit faire tourner de bord le brick qui fit alors demi-tour, frôlant de peu une comète innocente qui fut déviée de sa trajectoire initiale, la faisant s’encastrer dans l’un des satellites de la planète avoisinante.
-Il faut que les gens croient en moi, répétait-elle. J’ai déjà trop perdu avec la Terre.
Devant ses yeux, des images défilaient rapidement. La mort de sa planète nourricière lui avait fait tout perdre. Sa famille entière n’avait pu résister à la purge. Son domaine, bien que situé dans une monde parallèle, avait été décimé. Elle était plus seule qu’elle ne l’avait jamais été.
Elle aurait pu tout recommencer, au fond. S’inspirer d’une nouvelle légende où s’en créer une de toutes pièces. Elle aurait pu coloniser une coquille de glace et en faire son nouveau royaume, loin de son frère cadet qui n’aurait pu y semer la guerre et la mort, maintenant que lui l’était.
Elle aurait pu réclamer à nouveau son identité de déesse et se créer des fanatiques et un culte comme elle l’aime.
Elle aurait pu faire tant de choses, après plus de trois milliards d’années de vie, ce n’était pas les idées ou les identités qui manquaient. Mais elle était lasse de tout ça. Elle aurait voulu disparaître au même titre que son entourage mais, pour une fois, la malédiction lancée par son frère lui aura sauvé son immortalité.
Relâchant le gouvernail, elle s’assit par terre et resta ainsi, prostrée, pendant de longues heures. Jusqu’à ce que le Hollandais Volant ne se fasse percuter.
Si le choc ne la jeta pas à terre -il en fallait beaucoup plus, au vu de son poids réel- il la réveilla. Ce navire était fantomatique. Si il était solide sous ses pieds et ceux de tout ceux qui fouleraient ses planches, il était plus inconsistant que la brume. Donc, il passait à travers les obstacles.
C’était plutôt fun.
Se relevant, elle courut jusqu’au garde-fou bâbord d’où provenait le plus gros du choc. À moins que ce ne soit parce qu’on pouvait voir des débris un peu partout. Devinez.
-Qu’est-ce que…
-Oh, bonjour belle brune !
Ah non, un dragueur. À faire disparaître ou non ?
-Il ne nous reste plus qu’à remplir un constat, semble-t-il, continua-t-il malgré l’absence de réponse.
-Ah oui ? Et que comptiez-vous y mettre ? « je me suis fait rentré dedans par un deux-mâts sortis du XVIe siècle terrien » ?
-Je peux toujours tenter, répondit-il avec un large sourire séducteur.
Soupirant, Davy sauta sur le vaisseau gris et marcha de long en large, ne faisant pas attention au regard étonné de son interlocuteur qui portait une tenue complète de spationaute afin de respirer à son aise.
Elle s’accroupit et observa les dégâts apparents.
-Eh bien, pour moi, je m’en sors sans rien, fit-elle remarquer. Vous par contre…
Elle l’entendit se rapprocher à tour et son genou frôla le sien.
-Vous voulez que je vous tracte jusqu’au port le plus proche ou vous vous débrouillerez tout seul ?
-Je crois que vous avez massacré mon moteur, remarqua-t-il avec un grand sourire.
-C’était un plaisir, rétorqua-t-elle sur un ton grinçant. Vous me donnez votre réponse ou je vous laisse sur place ?
Ils se redressèrent d’un même geste, se retrouvant à moins d’un bras l’un de l’autre.
-Eh bien, si je peux profiter de votre présence encore quelque peu, comment pourrais-je me plaindre ?
Elle allait lui répliquer de manière cinglante lorsque le dragueur du dimanche recracha son cigare dans son casque, sous le choc. Derrière lui, un robot à l’air humanoïde venait de lui frapper dans la nuque.
Elle se désintéressa de leur échange -plus d’un côté que de l’autre, par ailleurs- et continua d’observer les dégâts. Le sort permettant de donner corps au souvenir du bâtiment semblait fonctionner de nouveau car il n’y avait plus de zone de flou. Au moins, ça lui éviterait d’avoir à donner des réponses.
-Eh bien ? Que comptez-vous faire, alors ? Lui demanda-t-elle par pure politesse.
Sa réponse lui importait peu.
-Mon associée et moi acceptons votre offre pour le port spatial, reprit le blond en jetant un regard à son associée de métal.
-Qu’il en soit ainsi. Montez à bord, je m’occupe de la manœuvre.
Elle se désintéressa totalement de leur sort et grimpa agilement à bord de son navire, se dirigeant rapidement vers sa cabine alors que l’équipage d’ombre revenait pour aider à appareiller. Une silhouette se planta d’ailleurs devant elle, bien campée sur ses jambes.
-C’est-y qu’on va où, Cap’tain ?
-Cap sur la station la plus proche, Tatiana. Et crache-moi ce cure-dent, je te prie.
-Et, sinon, c’est quoi votre petit nom ? L’interrompit grossièrement le dragueur de tantôt.
Surprise de sa présence, elle lui rentra dedans, se faisant mal au visage au passage.
-Ngh… Sortez de ma cabine, malappris, grinça-t-elle. Je suis capitaine en ces lieux et nul n’a droit d’entrer sans mon autorisation.
-Mais vous avez sûrement un prénom, non ? Un surnom, alors ? Tentait-il vainement alors qu’elle le poussait résolument hors de ses appartements. Moi, c’est Cobra.
Sous ses yeux, elle verrouilla la porte et rangea les clés dans ses bottes.
-Enchantée. Capitaine Davy Jones. Vous pouvez enlever votre casque, l’air est respirable sur mon domaine.
Le laissant en plan, elle s’adressa à sa navigatrice et à la barreur. Plus vite ce « Cobra » retrouverait la civilisation, plus vite elle en sera débarrassée.
En parlant de lui, elle le sentait dans son dos, ce qui la rendit nerveuse.
-Je peux vous aider, peut-être ? Demanda-t-elle sur un ton cassant.
-Je suis étonné du manque de réaction à mon nom, déjà, et votre compagnie est bien plus agréable que celle de vos… amies.
Le regard violet se fit glacé alors qu’il le défiait.
-Soyez respectueux envers mon équipage, monsieur. Vous parlez de femmes ayant combattu pour leur liberté et ayant péri pour leurs causes.
Malgré la surprise qui se dessina sur son visage, Davy ne tenta pas de lui donner d’explications.
-Quand à votre nom, j’ai connu bon nombre de malfaiteurs et de fauteurs de troubles, vous pensez sérieusement que je n’ai que ça à faire, de me souvenir de leurs identités ?
Un rire discret retentit un peu plus loin.
-Armanoïde, c’est pas sympa, bouda Cobra.
Le reste du voyage se poursuivit dans un calme relatif. Le hors-la-loi semblait bouder dans son coin, accoudé au bastingage, alors que son amie (?) observait l’étrange manège du pont.
Une fois qu’ils arrivèrent à bon port, le Hollandais Volant se divisa par la cale, laissant sortir le vaisseau endommagé que les mécaniciens pilotèrent jusqu’à la zone de réparation.
-Eh bien, ce fut un plaisir, mademoiselle, reprit Cobra de sa voix séductrice.
Elle le toisa de toute sa hauteur, malgré qu’il soit plus grand qu’elle.
-C’est capitaine. Que le vent vous soit favorable.
Elle n’attendit pas plus et le brick s’éloigna de la passerelle avec une agilité indétectable.
-Enfin seules, soupira-t-elle.
Son équipage éclata de rire à cette phrase.
-Vous dîtes ça, capitaine, mais je suis sûre que vous avez apprécié sa présence à l’autre blondinet !
-Surveille ta langue, si tu ne veux pas que je te l’arrache, la menaça-t-elle.
Un sourire entendu passa de visage en visage, comme se moquant de leur supérieur.
-J’vous parie qu’on l’reverra ! Ricana l’une des recrues les plus âgées.
Davy se réfugia dans sa cabine dont elle verrouilla la porte. La peste soit de ces commères !
Journal de bord du Hollandais Volant.
Les chiens fous sont les mêmes, avides de liberté et d’aventures.
Il a l’air d’être le temps que je jette l’ancre et que j’aille cultiver des légumes, moi…
