– Jack, la vigie a aperçu un vaisseau pirate. Il se peut que ce soit celui de ton père.
Il y eut un bruit incompréhensible avant que la porte ne soit ouverte avec violence, faisant sursauter Gibbs. Son capitaine se retrouva sous le soleil, son bandeau de travers et sa chemise largement ouverte, comme il le faisait auparavant.
Cette vision lui rendit le sourire. Peut-être que ce bon vieux Jack était de retour, hein ?
– Il est là… Tout près… Juste là… marmonna-t-il.
Ses doigts s’agrippèrent au bastingage, se recouvrant d’échardes. Mais il n’en avait cure. Ses yeux étaient bloqués sur le profil du navire, observant les voiles claquer.
– Ils sont si proches… souffla-t-il.
Le vent s’empara de ses mots, les menant jusqu’au capitaine Teague qui se tourna et parut planter son regard dans celui de son fils, malgré la distance.
Jack frémit puis trembla violemment, comme possédé.
– On fait demi-tour ! Hurla-t-il, surprenant son équipage.
Il courait d’un bord à l’autre, tirant et poussant sur des cordages, grimpant à d’autres.
Il était tellement effrayant, s’emmêlant dans ses ordres et ses pieds, rétablissant son équilibre à la dernière minute d’un mouvement leste, ne s’arrêtant pas une seule fois.
– Je rêve ou tu cherches à me fuir, Jacky ?
La voix était proche. Bien trop proche.
Cette révélation figea le susnommé. Il était trop tard.
– P… papa, coassa-t-il.
Il ne tint pas le regard sombre bien longtemps, détournant le sien rapidement.
– Et quel est cet… accoutrement ? Voulut-il savoir d’un ton dédaigneux.
Il indiqua la chemise froissée et ouverte, dévoilant une partie du torse, l’absence de barbe et de dreads, le pantalon enfilé à la va-vite et les bottes usées.
– Est-ce une manière de se présenter au gardien du code ?
– Comme si le protocole t’intéressait, marmonna Jack.
– Plaît-il ?
Au lieu de répondre, il courut jusqu’à sa cabine, claquant la porte derrière lui.
– Je préfère ça, ricana son père.
Il tritura machinalement la tête réduite qu’il portait à sa ceinture depuis des décennies, un sourire prenant doucement place sur son visage buriné, le rendant toujours plus effrayant.
Gibbs reprit une gorgée de sa flasque avant de faire signe à l’équipage de reprendre où ils s’étaient arrêtés.
– Je voudrais pas vous manquer de respect, capitaine Sparrow, mais comment avez-vous fait pour monter sur le pont ?
– Les tortues marines.
Comprenant qu’il n’aura rien de mieux, Gibbs se ravisa et se rangea dans un coin.
– Jack ? C’est quoi ce nom ?
– Un problème, ma belle ?
– N… non, aucun. Va pour Jack.
– Capitaine Jack Sparrow.
– Capitaine Jack Sparrow.
– Tu as trouvé un navire ?
– Davy Jones est plein de ressources. Et il ne peut rien refuser aux enfants de la mer. Et encore moins à moi…
Une étincelle dangereuse traversa les iris marrons.
– Tu lui as offert ton corps ?!
– Mais que vas-tu t’imaginer ? Je n’aime que toi, Teague !
Le bruit de la gifle résonna dans le silence.
– Réponds. À la. Question, articula Teague.
– Bien sûr que non, je n’ai pas couché avec lui ! Le paiement se fait à la fin du prêt, mille âmes.
– Et si tu ne peux pas payer ?
– Je… je prendrais place sur son navire, à la place.
– Tu as intérêt à trouver ces mille âmes. Je ne te laisserais pas t’enfuir aussi facilement.
Il marqua un temps d’arrêt avant de reprendre, un rictus en place, pinçant douloureusement un mamelon.
– Remarque, une sorcière comme toi, sur le Hollandais Volant, à te faire violenter par ces morts à tête de poisson… C’est sans doute tout ce que tu mérites…
Les larmes qui glissaient sur les joues le stoppèrent.
– Je suis navré, ma chérie, je ne sais pas ce qui m’a pris, je… pardonne-moi.
– C’est pas grave, va.
Elle le prit contre elle, reniflant, puis le berça, chantonnant dans sa langue une mélopée calme.
Elle ne le vit pas serrer les poings et les dents, ni l’air mauvais qu’il avait.
Tout ce qui l’importait, c’est qu’il l’aimait.
Le cœur battant à toute allure, Jack Sparrow sortit de sa cabine, préparé du mieux qu’il avait pu. Sa barbe et ses dreads ne pouvaient pas pousser aussi facilement, après tout.
De toute façon, quelque soit son apparence, ça ne plaira pas à Teague. Il avait fini par s’y résoudre.
– Ça va Jack ? L’interrogea Gibbs. La dernière fois que tu as été aussi pâle, c’était à…
– Merci de ne pas me le rappeler, siffla-t-il entre ses dents.
Il luttait tellement contre son affolement qu’il rata le regard jeté en coin par son fidèle second qui ne savait plus trop quoi en penser.
Est-ce que ce bon vieux Jack perdait la tête ? Il n’avait jamais été très sain d’esprit, mais ces derniers jours dépassaient toutes les attentes !
Un claquement de bottes contre le bois du pont les fit se retourner pour découvrir Teague qui s’était rapproché d’eux sans vraiment chercher à le cacher, si on se fiait au sourire tirant sur son visage.
Le second s’éloigna rapidement, laissant le père et le fils entre eux. La dernière chose qu’il voulait, c’était s’incruster dans les affaires de la famille Sparrow. C’était un coup à perdre la main, ça. Littéralement.
– C’est un peu mieux Jacky. Mais tu me dois des explications, je me trompe ?
Croisant les bras dans un geste vain de défense, il fuyait le regard du plus vieux.
– Je ne veux plus jouer à ton jeu pervers. Rends-moi ma liberté, rends-moi mon nom.
Sa voix n’était pas encore suppliante mais elle y finira bien, ne serait-ce que pour le plaisir sadique du gardien.
– J’ignore de quoi tu parles Jacky, siffla-t-il. N’es-tu pas suffisamment libre ainsi, à voguer au gré des flots avec toi pour seul maître ?
Teague s’était rapproché et l’avait attrapé par le menton, le forçant à lui faire face. Ses papilles étaient dilatées et le feu de l’Enfer paraissait y brûler. La folie l’avait divorcé depuis longtemps déjà. Existait-il seulement la possibilité d’un retour en arrière ?
– Je t’ai dit que je ne jouais plus.
– Crois-tu seulement avoir le choix ?
Son souffle s’écrasait sur son visage alors que ses doigts se crispaient, ses ongles entrant dans la peau.
Jack ne bougeait plus, tétanisé, le souffle quasi absent. Telle une proie entre les griffes d’un prédateur.
– Éloigne-toi… s’il-te plaît…
Il se détestait pour avoir dû le supplier, mais au moins avait-il obtempéré.
Le sourire victorieux lui donnait envie de lui arracher la peau du visage.
– Tu es sous ma coupe Jacky. Tous les mots et actes du monde ne sauront te sauver.
Il tira sur les lacets de sa chemise, comme pour symboliser la laisse qu’il lui avait poussé autour du cou.
Résigné, le plus jeune le laissa faire, avançant d’un pas alors que la pression le forçait à avancer.
Jack respira lorsque Teague le relâcha et fit volte-face, rejoignant l’équipage qui accrochait l’échelle de cordes, le canot déjà en place à l’extrémité.
Les jambes tremblantes, il lui emboîta le pas.
Lydwine fixa le ciel à travers l’eau qui la séparait de la surface.
Ses sœurs avaient parlé d’un vaisseau mouillant non loin, des hommes à son bord. De vrais humains vivants.
Elle n’en avait jamais vu et, dévorée de curiosité, elle avait nagé de toute la force de ses nageoires, ignorant les mises en garde de ses semblables. Et maintenant, elle hésitait.
Elle n’était qu’une jeune sirène intéressée par de nouveaux horizons. Qui lui voudrait du mal pour de si naïves raisons ?
Forte de cette résolution, Lydwine serra les poings et prit une longue inspiration, crevant la surface d’un puissant coup de queue.
Sentir le soleil sur sa peau translucide fut comme une caresse et la rassura : tout se passera bien.
Elle nagea jusqu’à la plage où de la fumée s’échappait, preuve sans doute de la présence humaine. Ça allait sûrement bien se passer !
À chaque pas sur le pont de La Madagascar, Jack avait l’impression que son cœur allait se décrocher.
Chaque membre de l’équipage était un visage connu. Trop bien connu.
Les doigts crochetés à sa ceinture, il s’efforçait de ne pas montrer son tremblement, priant intérieurement pour avoir l’air dégagé. La moindre faille sera exploitée, il avait eut une décennie pour s’en rendre compte.
Ah qu’elle était loin de l’époque de naïveté et de ses rêveries…
La porte de la cabine claquant derrière lui l’acheva presque.
