« Il était une fois un petit garçon pas très courageux. Il aimait très fort sa maman et son papa, et adorait encore plus les histoires de pirates et d’aventures qu’on lui racontait tout le temps.
Il en réclamait tout les soirs. « Une autre, une autre ! »
Un beau jour ses parents ont fermés le beau livre d’images pour lui annoncer qu’il était temps qu’il vive ses propres histoires, qu’il affronte ses peurs et sauve des princesses comme les héros de son livre.
Il devait devenir un homme. »
-Et qu’est-ce qu’il a fait, m’man ?
Elle lui offrit un petit sourire en coin et remit en place quelques boucles brunes avant de l’embrasser sur le front.
-La suite sera pour demain. Fais de beaux rêves, Nawël.
-Capitaine ? C’est vrai que les sirènes existent ?
Le mousse regardait les vagues frapper la cale avec régularité. Il avait été exempté de corvées pour aider à la navigation.
-Mon fils en a côtoyé, et j’en ai vu aussi. Mais c’était il y a bien longtemps… Un peu plus d’une dizaine d’année… T’étais même pas né…
Le petiot écarquilla les yeux suite à cette confidence. Le capitaine n’était pas un grand bavard au sujet de son fils, pas plus que sur sa propre vie…
-Et… elles sont comme dans les histoires ?
-Elles dévorent les impudents après les avoir séduit, elles sont sublimes et leurs voix n’ont pas de comparatifs. Ce sont des garces dans la plus pure tradition, et elles ne s’en cachent pas. Ne tombe jamais amoureux d’une d’entre d’elles, où tu ne t’en sortiras jamais ! Compris ?
Le capitaine avait planté son regard dans celui du plus jeune pour souligner ses propos et les lui faire entrer dans la tête.
-Elles manipulent les mots pour te mettre en leurs pouvoirs et que tu leurs fasses confiance au point de se mettre en danger. Tombe sous leurs charmes et tu es un homme fini, Timmy, tu l’as compris ?
Il hocha timidement de la tête avant d’être finalement relâché et de reprendre ses activités.
-Un jour, Timmy. Un jour, tu comprendras la teneur de cette mise en garde. Et ce jour semble être de plus en plus proche…
Teague soupira de lassitude avant de porter sa pipe à la bouche et d’en prévoir une bouffée. Recrachant la fumée, il fixa l’horizon. Il n’avait besoin de les voir pour deviner les voiles noires ou le pavillon mortel claquer au vent. Le Black Pearl était en approche. Tout cela n’était qu’une question de temps, au fond. Alors il n’avait plus qu’à patienter. De toutes façons, il n’avait que ça à faire…
-Jack. Et si tu nous racontais ce qui se passe ? Tu sais que tu es à deux doigts d’une mutinerie, j’espère.
Il releva à peine le nez, mais Gibbs savait qu’il avait été entendu.
-Je sais tout, mon vieil ami, finit-il par prononcer au bout de quelques minutes. Ma connaissance est sans limite. Elle est hors de portée de bien des mortels dans ton genre. Je sais tout.
Si son second ne prit pas la mouche, ça venait surtout de la voix. Ce n’était pas celle ordinaire de Jack. Ce n’était pas non plus celle qu’il avait déjà pu utiliser auparavant. Elle ne semblait pas pas forcée ni faussée. Elle était quasi naturelle.
-Jack…
-Il suffit. Continuez la route si vous souhaitez des réponses.
Une petite île presque inaccessible, la seule plaque qui s’y trouvait possédait un nombre impressionnant d’écueils.
Mais lorsqu’on y parvenait, c’était une vision paradisiaque. Le sable était d’un blanc aveuglant et très doux. Le bruit des vagues était doux à l’oreille. Les animaux ne cherchaient pas pas à se prendre aux hommes et les fruits vous tombaient dans les mains.
Il y avait une petite cabane avec un ponton qui menait à l’océan. Elle était généralement vide et les animaux l’évitaient autant que possible, tous temps possibles.
Mais ce qu’il fallait savoir, c’est qu’une histoire d’amour y avait été tissée et dévorée. Loin des Hommes et leur étroitesse d’esprit, loin de tout.
Il était jeune, fier, arrogant et courageux. Grand séducteur, il avait fini par tomber sous le charme d’une femme. Et pas n’importe laquelle.
Elle, elle était plus fille des mers que son pirate d’amant. Son humeur allait au gré des vagues et elle dévorait la vie et son entourage plus sûrement que le plus violent des tourbillons. Elle avait le charme des océans, sentant l’iode et goûtant le sel.
Ils étaient amoureux, mais leur amour était un combat de tous les jours, il fallait gagner l’attention de l’autre. C’était un affrontement épuisant qui leur plaisait infiniment et qui arrivait l’ardeur de leur passion.
Mais ça ne dura pas éternellement.
La mer rappela à elle le jeune capitaine afin de poursuivre ses aventures, laissant l’être aimé sur son île.
-Je t’attendrai, murmura-t-elle.
Et c’est ce qu’elle fit, son ventre s’arrondissant un peu plus chaque jour.
-Je t’attendrai, promit-elle au vent.
Au fond de l’esprit tumultueux du capitaine Teague, une jolie fille courait en riant, sa jupe mousseuse bleue virevoltait à chaque pas, montrant ses chevilles bronzées. Elle disparaissait puis revenait, presque obsédante. Son corsage d’un blanc immaculé s’ouvrait parfois, laissant voir la rondeur d’un sein ferme.
Elle était moqueuse et malicieuse, réclamait son attention à cors et à cris, l’obsédant durant son sommeil même.
-Sorcière. J’aurais dû te trancher la gorge à l’instant où tu refermais tes chaînes sur moi ! La maudit-il.
Il se tourna dans sa couchette, remâchant ces souvenirs d’une autre vie, où il avait senti son cœur périr sous les assauts de l’Amour.
Il ne pouvait empêcher ses pensées d’y repartir, l’envoûtant toujours plus et le faisant grogner. Tout ce qu’il avait réussi à faire, c’était oublier son visage, le mitant de noir.
-Quelle belle garce tu as pu être, Lydwin… Et c’est sur moi que c’est tombé. Maudit soit ce désir de possession qui me dévore !
Il frappa le mur de son poing pour marquer ses propos. Puis le sommeil le prit enfin.
Les sirènes ne sont pas que des créatures peuplant les mers, c’est aussi un peuple. Un peuple fier et raffiné, pacifiste et délicat.
Gouverné par une des plus vieilles familles, ce peuple vit et croît, ne souffrant que peu de l’existence des Hommes.
Lydwine était l’une d’entre eux. Une sirène bien trop curieuse pour son bien, bien trop amoureux pour sa vie. Pour leurs vies.
-Je t’attendrai, promit-elle aux vagues.
