La canaille en écailles

La canaille en écailles – 5/?

-Tu aurais pu me prévenir que mes armes n’étaient pas chargées !

-C’est à toi de t’occuper de tes armes, Jack, soupira Gibbs. Et tu utilises plus ton épée que tes pistolets.

-Même pas vrai, d’abord, grogna son supérieur en faisant la moue.

-Jack… fit son vieil ami. De quoi tu te plains ? Cet homme s’est pissé dessus de peur et t’as donné l’information que tu voulais, après tout, non ?

-Je me suis humilié, grogna-t-il entre ses dents.

-Tu as rattrapé ton coup comme un maître !

-Même.

Comprenant que discuter avec Jack ne servirait à rien, Gibbs soupira et reprit une gorgée de sa flasque. Il ne l’avouera à personne, mais Jack commençait à lui faire peur. Que ce soit le coup de bluff avec le pistolet, la découverte de son état lors de son sauvetage, ou encore son regard hanté. Il semblait comme possédé, un fou sortit des Enfers.

-Jack, l’appela-t-il en remarquant son angoisse.

Il le retrouva, le corps plié en deux et se soutenant contre le mur, occupé à vider son estomac à grande force.

-Jack ? Ça va ? Tu es malade ?

-Je suis fatigué Gibbs, marmonna-t-il. Si fatigué…

Il encadra sa tête de ses mains, les yeux fermés.

-Si tu savais combien je regrette de l’avoir rencontré. J’ai peur de le revoir. Ça me fait si mal…

Il semblait au bord des larmes, et pourtant rien ne transperçait.

-J’aurais dû laisser Davy Jones s’emparer de mon âme. Peut-être que mon sort aurait été plus enviable. Ça me tourne dans la tête. La nuit. Le jour. Je n’en peux plus.

Il se redressa et tituba, le regard vide.

-Je ferais mieux de me jeter à la mer. Mais j’ai promis.

Ce n’était plus le fier pirate qui clamait son titre et son nom aux quatre vents. C’était un homme brisé qui se trouvait devant Gibbs. Boulet au pied, regard vide et peau pâle. Il avait minci, les cernes le mangeaient et ses yeux étaient injectés de sang.

-Hey, Jack, tu crois pas que Tia pourrait t’être d’une grande aide ?

-Je te rappelle que Calypso est parti. Y’a plus de Tia. Y’a plus rien ni personne. Même Neptune a pris sa retraite !

Ce n’était plus ce bon vieux Jack. C’était un étranger, un inconnu. Un intrus.

-Viens Jack, retournons au Black Pearl. Nous avons un cap.

L’équipage ne posa aucune question en les voyant arriver. Si le capitaine voulait leur partager son fardeau, il le ferait. Leur faisait-il encore confiance ?

-Tu te mutines, Gibbs ? Se moqua Jack de sa couchette.

-Tu viendras me rendre des comptes plus tard.


« La Mort s’en vient sur moi, un voile sur la tête et la faux à la main… »

-J’ai l’impression d’emmener un mourant à son exécution, marmonna Gibbs au perroquet de Cutton.

Ça devait faire deux jours que de sombres chants s’échappaient de la cabine. Et tout autant que le capitaine n’en sortaient plus, sautant les repas et dédaignant le rhum. Et ça faisait deux jours que le Black Pearl faisait route vers le néant, l’endroit où se trouvait Teague Sparrow.

-Et la boussole qui est devenu folle… J’ai l’impression que le vaisseau prend l’eau…

Il n’en fallut pas plus pour que le ara s’envole et prétende qu’il y avait une fuite dans la cale.

-Manquait plus que ça, soupira à nouveau le second en allant calmer les membres de l’équipage.

« J’aurai vécu tout du long, pipe à la bouche et le verre à la main. »


-Tu te mutines Gibbs ? Lui souffla-t-on à l’oreille.

Ne pouvant l’empêcher, le second sursauta et se retourna pour croiser un regard brillant. Folie ou fièvre ? Il n’était pas sûr de vouloir savoir vers quoi allait sa préférence.

-Comment ça va, Jack ? Tu es de retour avec nous ?

Le soleil brillait haut dans le ciel, et pourtant Gibbs sentait la morsure glacée de l’ouragan dans ses vieux os.

-Toi aussi tu le sens, hein ? Susurra son capitaine. Elle est juste derrière nous, elle nous guette, ne relâche jamais son attention.

-Hein ? Mais de quoi tu parles ? De quoi ?

-L’esprit obtus est à l’abri de tout les dangers… déclara-t-il. Tu as de la chance, tu sais, de ne pas entendre la voix des présages, ni le visage du futur. Le pire de tes cauchemars ne pourrait rivaliser avec leurs horreurs.

-Oh, pas même le Kraken ? Se risqua Gibbs.

Il se contenta de ricaner.

-Tu n’as pas la moindre idée d’où tout ça nous mène. Non, pas la moindre…

Il lui tourna le dos et s’éloigna, marmonnant tout bas ce qui lui passait par la tête, attristant son équipage.

Où était passé le fier pirate ? Celui qui vous riait au nez, engloutissait plus qu’il ne fallait en rhum de qualité douteuse, qui se laissait bercer par des récits d’aventures et de trésors à découvrir.

-Oh Jack…


-Un problème capitaine ? Vous semblez soucieux…

Il ricana. Comme un fou. Mais nul ne s’en effraya, non. Car le capitaine Teague Sparrow était un homme aux réactions étranges et à l’humeur tressaillante. Et qu’il était le capitaine, accessoirement.

-On dirait bien qu’il est parti à ma recherche. Ça en serait presque mignon, tiens !

Fouillant dans sa poche, il en extirpa un médaillon cabossé qui semblait avoir des siècles, au vu de son état.

Tendant le bras par-dessus la rambarde, Teague tint le bijou du bout des doigts, l’observant se balancer au rythme de la houle. Il aurait pu tomber à n’importe quel instant, se faire happer par les profondeurs obscures des océans.

-Alors ? Tombera ? Tombera pas ? C’est à toi de choisir, mon petit…

Les yeux rivés sur un mousse bien jeune, le capitaine laissait la chaîne usée lui glisser entre les doigts. Mais elle ne rejoignit jamais l’écume salée, rattrapée in-extremis par l’auriculaire gantée.

-Je crois que je vais encore avoir besoin de toi dans les jours à venir au vu des événements qui se profilent. Qu’est-ce que tu en dis, Timmy ?

Le petit mousse appelé releva la tête et se mordilla les lèvres. D’aussi loin qu’il se souvienne, il avait toujours pu interpréter les signes des océans et du ciel, ce qui lui avait permis de faire éviter de graves avaries au navire et à son équipage.

-La mer murmure de drôle de choses, finit-il par annoncer. Mais je n’en saisis pas tout le sens.

Il rentra la tête dans les épaules, de peur de recevoir des coups à cause de son inutilité, mais il fut bien surpris lorsqu’une main se posa sur son épaule. Il se redressa alors.

-Quel âge as-tu, Timmy ?

-Peut-être dix ans. Je ne sais pas.

-Tu as onze ans. Tu te rapproches de tes douze.

Les yeux noirs du petit semblèrent s’illuminer à cette révélation, et c’est ce qui le poussa à faire preuve de curiosité.

-Et mes parents, capitaine ? Vous les connaissez ? Ma mère, elle est belle, hein ?

-Elle est superbe. Une taille de guêpe, des yeux de biches, une peau tannée par le soleil, un caractère digne des océans ! Une chienne de femme qui aurait fait ramper Davy Jones par sa seule présence !

-Et mon père ?

Timmy n’en pouvait plus, son imagination s’était emballée à la description de la femme qui l’avait mis au monde. Quand il se concentrait très fort, il entendait une voix inconnue entonner des berceuses incompréhensibles, il voyait une paire d’yeux rieurs, et il lui semblait sentir le sel marin l’accompagner.

-Ton père… C’est un pirate. Pas un de ces traîtres de corsaire, un bon vieux pirate à l’ancienne, traversant les mers en répandant violence et morts et dont le nom faisait trembler ses victimes.

-Et comment ils s’appelaient ?

Son enthousiasme fut rabrouée par un regard noir. Teague fit volte-face, laissant le mousse tremblant, là où il était. Il avait dépassé la limite.

Timmy baissa la tête, une ombre noire et fière lui emplit les yeux.

-Et… pourquoi je suis seul ici ?

Il baissa la tête, reniflant pour retenir ses larmes. Les pires raisons lui vinrent en tête.


Jack tenait compagnie à la figure de proue, scrutant l’horizon avec anxiété. Il serrait le pendentif avec force, le cachant du regard extérieur.

-On arrive bientôt. J’espère que tout se passera bien. Et mes sœurs..?

Il parlait au bijou, à la figure de proue, à personne en particulier.

Alors il ferma les yeux et puisa dans ses souvenirs. Parce que lorsqu’on meurt, on n’a pas le temps de tout revoir, alors autant prendre de l’avance.

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