La canaille en écailles

La canaille en écailles – 3/?

-Debout tout le monde ! S’exclama le vieux second.

-Que se passe-t-il Gibbs ? Demanda Lizzie en jaillissant hors de la cabine.

Elle s’assit pour enfiler ses bottes. On voyait bien qu’elle s’était levé en vitesse. Elle était décoiffée, de petits yeux et ne portait qu’une longue chemise qui semblait appartenir à son mari. Ce dernier arriva juste derrière, ne portant que son pantalon dont il bouclait la ceinture. Il n’était pas difficile de comprendre ce qu’ils avaient fait tous deux pour penser à autre chose qu’au sort de lady Barnett. On ne pouvait pas leur en vouloir, après tout. Ils n’avaient le droit de se voir qu’une fois par tous les 10 ans, et qu’une seule nuit. Et leur mariage n’était pas très vieux.

-La Noix de Coco est partit !

-Bah, c’est bien, alors. Jack est donc de retour, bâilla Lizzie. Et alors ?

Elle ne voyait pas où était le problème. Ils n’étaient pas morts ou coulés durant la nuit donc les pourparlers s’étaient bien passés, non ?

-Mais le capitaine est introuvable ! Il n’est pas revenu sur le Black Pearl, l’équipage de nuit est formel là-dessus !

Will écarquilla les yeux avant de dépasser sa femme qui s’était arrêté dans son geste, sa botte se balançant au bout de son bras. Où était donc Jack ? Si le vaisseau corsaire avait repris sa route, c’est que tout allait bien, non ? Peut-être était-ce une farce de la part du capitaine Sparrow pour l’avoir obligé à se travestir en fille de haute bourgeoisie.

-Jack ? Fais pas l’con et sors de ton trou ! Jack ?

Rien. Rien hormis la mer.

-Jack ?

Gibbs trépigna en maugréant.

-Cherche pas, il est nulle part. J’ai retourné tout le bateau.

-Que fait-on, alors ?

Silence. Que dire ? Jack était un plutôt bon capitaine. Et, même si il semblait avoir un don pour se foutre dans les emmerdes, il arrivait à s’en sortir. Toujours. Mais pas forcément tout seul.

-On applique la consigne ?

-Non !

L’exclamation du second secoua tout le monde. Il était celui qui le connaissait le plus. Pas forcément le mieux.

-Alors quoi ?

-Alors on va chercher Jack ! Et que ça saute !

-Mais on a aucune idée de la direction prise par le navire !

À ces mots, Gibbs plongea vivement sa main dans sa poche, non pour en sortir son habituelle flasque de rhum, mais un petit objet.

-La boussole de Jack ! Quand vous l’a-t-il donné ?

-Lorsqu’il est passé sur l’autre.

L’ouvrant avec empressement, il scruta la petite aiguille avec espoir.

Nord. Sud. Ouest. Sud-sud-est. Nord-est. Ouest.

-On a une direction ! Aboya-t-il, avant de donner les ordres correspondants.

Le vent était bon, et il ne faiblit pas. C’était un avantage non négligeable, par rapport à celui soufflant cette nuit.

Il fallut deux longues heures au Black Pearl pour que la Noix de Coco soit visible.

-J’espère que nous arriverions à temps, pria Gibbs.

-C’est Jack, fit remarquer Élizabeth.

-Où ? Où l’as-tu vu ?

-Non, j’ai dû me tromper, finit-elle par lâcher.

Cette impression qui ne la lâchait pas. Était-elle folle ? Ces cris, portés par le vent, tels des hurlements fantômes…

Elle frissonna et fila s’habiller plus convenablement. Elle avait senti la tension leur serrer les muscles et faire vibrer les os. La peur leur grignotait les doigts et ils pouvaient sentir l’haleine de l’appréhension sur leurs nuques.

Qu’allaient-ils découvrir sur le bâtiment corsaire ? Allaient-ils devoir se battre pour récupérer leur capitaine ?

-Lizzie, l’appela son époux. Nous allons bientôt pouvoir les interpeller.

-Ah ? Bien, j’arrive.

-Non. Je préfère que tu restes là, on ne sait jamais.

-Pardon ? C’est parce que je suis une femme que tu dis ça ?

Dans son pantalon et sa chemise d’homme, épée au côté, elle faisait plus homme que femme. Mais pas avec l’aisance de Jack. Évelyne. Non, Jack. Euh…

-Pas du tout ma chérie. Nous allons aussi diviser l’équipage. Tu es la reine des pirates, tout de même. Et nous ignorons combien ils se trouvent sur ce rafiot.

-Nous sommes à la hauteur des gueules de leur canon ! C’est de la folie !

-Je suis le capitaine du Hollandais Volant, Lizzie. Je ne laisserai pas ces malheureux mourir. Je te laisse mes « hommes ». Ne venez qu’en dernier recours.

-Et si… si rien ne marche ?

Will baissa le regard, soudain plus sombre.

-J’ai chargé trois gars qui devront alors appeler le Kraken.

La jeune femme pâlit à cette idée. Elle n’avait rien oublié. Rien.

-Sois prudent.

Il faillit lui rappeler son statut d’immortel mais se ravisa en croisant son regard : elle n’avait pas oublié non plus. Elle l’aimait.

-Toujours, promit-il.

Il ferma la cabine et lança des ordres aux humains puis à son équipage.


-C’est bon ? Vous l’avez ?

Le teint pâle, le capitaine Turner revint à bord du Black Pearl. L’abordage n’avait posé aucun problème, l’équipage adverse étonnamment docile. Si ce n’était au sujet du lieu où était enfermé Jack.

Le navire avait été alors fouillé de fond en comble.

-Gibbs, que…

Dans les bras du vieux second, une jeune femme frêle tremblait, l’air passablement choquée.

Ses longs cheveux châtains détachés étaient tirés sur elle, camouflant le corps presque nu et meurtri.

Figée, Lizzie se fit dépasser par l’équipage entier. L’esprit complètement ailleurs, elle regarda sans voir les amarres être relâchées et le navire s’éloigner.

Elle avait vu. Vu les griffures labourant la peau fragile. Vu la sang tâchant la robe en loque. Vu les larmes couvrant les joues.

Mais elle avait aussi vu les longues jambes fines, la poitrine présente, la taille de guêpe.

-Où est Jack ? Murmura-t-elle dans le vide.

Elle fit volte-face et alla rejoindre son mari dans la cabine où Gibbs était rentré, lui aussi.

Recroquevillée sur sa couche, elle biberonnait une bouteille de rhum, les yeux clos.

-Ja… Évelyne ? Osa Lizzie.

Elle reçut à peine un regard.

-Sortez, s’il-vous plaît, coassa-t-elle.

L’alcool coulait sur son menton mais elle n’en avait cure. Elle n’avait pas rouvert les yeux, les phalanges blanchies.

Gibbs partit en premier, l’air triste. Il fallut que Will cornaque sa femme, complètement bloquée.

Une fois seule, la jeune femme lâcha le tissu déchiré et reprit une gorgée à la bouteille. Se levant, elle tituba jusqu’à la table à cartes, posant la bouteille là, et alla s’écrouler dans un coin de la pièce, les vêtements masculins devant elle.

Les membres tremblants, elle fouilla les habits pour en sortir un pendentif à dorures sertie de petites pierres blanches qu’elle ouvrit avec douceur.

-Je suis si désolée mon trésor… tu vas encore devoir attendre.

Elle serra le bijou contre elle, les épaules tressautantes.

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