-Capitaine ! S’exclama l’un des membres de son équipage en entrant avec fracas dans la pièce de repos.
-Quoi ? Y’a plus de rhum ? S’éleva la voix un peu pâteuse du réveillé.
-C’est pas ça capitaine, sourit le jeune homme. Le navire est en vue. Alors le second m’a envoyé vous prévenir.
-Bien soupira-t-il. Je viens. Laissez-moi un instant.
Le matelot parti, Jack se releva et commença à défroisser sa robe. Puis il refit sa coiffure avec attention. Il soupira en s’observant. Il allait devoir refaire son maquillage… S’attelant à la tâche avec application, il perfectionna la métamorphose sans vraiment s’en rendre compte.
Il sortit à son tour, protégé par son ombrelle et s’éventant avec grâce. Il traversa le pont à petits pas, ses matelots se retournant sur son passage. Arrivé à la hauteur du capitaine du Hollandais Volant, il se racla doucement la gorge, le faisant se retourner.
-Ja… Jack…
-Évelyne, la coupa-t-il d’une voix douce mais non moins ferme. Combien de temps encore le face à face ?
-Aurais-tu peur Ja… Évelyne ? Se moqua Turner.
-Aucunement, rétorqua ladite Évelyne de sa douce voix. C’est juste une question pour passer le temps…
-Eh bien, pour te répondre, moins d’une vingtaine de minutes.
-Mmh… D’accord. Tu as les papiers ?
-Les voici, fit-il en tendant le matériel nécessaire.
-Bon, récapitulons, dit-elle tout en lisant en diagonale les contrats. Tu es le capitaine de ce navire. Lizzie est ma suivante que je laisserai ici car elle supporte assez mal les voyages en mer… Vous avez changé les voiles ?
Elle porte un regard étonné aux voiles blanches et propres claquant dans le vent.
-Même si Black Pearl n’évoque rien pour lui, des voiles noires signifient pirate dans le monde entier… Ja… Évelyne, rassures-moi… Tu es armée ?
-Vas savoir, marmonna la jeune fille.
-Es-tu armée ? Répéta le plus jeune.
-Tu n’as qu’à me fouiller mon tout beau, susurra-t-elle en lui adressant un clin d’œil. Je suis tout à toi…
Un coup d’éventail plus tard, et une Élizabeth furibonde fit son entrée.
-Jack, gronda-t-elle, menaçante.
-É-VE-LY-NE ! C’est pas compliqué ! Hurla-t-elle, faisant sursauter tout le monde, soit par surprise, soit par le mélange des voix.
-Évelyne, reprit la dernière venue. Garde tes distances avec mon mari !
Un blanc s’ensuivit. Des yeux ronds s’éparpillèrent sur la plupart des visages, dont ceux des concernés qui piquèrent tous deux un fard.
-Trésor, geignit Évelyne, toi seule m’intéresses dans votre couple, tu le sais !
-Lizzie, bafouilla Will, tu es superbe.
Effectivement, la jeune femme avait revêtu elle-aussi une parure plus adéquate à son nouveau rôle. On la sentait tout de même mal à l’aise.
-Corset ? Demanda, intéressée, Évelyne.
-Corset, approuva la torturée. Avec ça je paraîtrais assez mal pour que l’on attribue ce genre d’indisposition à un mal de mer m’obligeant à tenir le lit, hormis quand ma « maîtresse » a besoin de mon apparition.
-Simple, mais joli… commenta Évelyne avec les yeux de Jack.
Lorsque l’éventail revint dans son champ de vision, Évelyne reprit ses yeux et garda sagement les lèvres fermées. Lizzie avait de la force dans les poignets. Elle le savait bien, car Élizabeth l’avait déjà prouvé. Ça devait être les combats à l’épée, ça.
Quoique, pas si sûr.
-Cap’taine Turner ! S’exclama le mousse de tout là l’heure. Vous êtes interpellé !
-Très bien, j’arrive.
Alors que Will s’éloignait pour traiter avec le capitaine de l’autre côté, Évelyne se tourna vers Élizabeth sans rien dire. Il la scruta alors qu’elle haletait, le souffle court.
-Lizzie ? Souffla la brunette.
La jeune femme grogna, pour toutes réponses.
-Je pense que nous devons rejoindre ton mari. Prête ?
L’épouse Turner lui fit signe d’avancer sans rien dire. Elle détestait ces satanés corsets et ne comprenait pas comment Ja… Évelyne faisait pour être aussi naturelle. Ça, et le fait qu’elle soit très belle et féminine l’interloquait encore plus. Était-ce vraiment la métamorphose de Jack Sparrow ?
Élizabeth suivit Évelyne Barnett, une distance de trois pas les séparant. La jeune lady se faufilait adroitement, sans pourtant utiliser le pas chaloupé du capitaine Sparrow, le dos bien droit et le regard fixe. Elle semblait ne pas se préoccuper de ce qui l’entourait, tout en l’anticipant. Son ombrelle sur l’épaule, elle se frayait un chemin sans mot dire. Sa « suivante » remarqua un détail qui lui avait échappé. En effet, Évelyne portait autour de la taille et reposant sur ses poignets, une mince étole. Un châle, et de bonne qualité, à n’en point douter. Or, Élizabeth n’avait aucun souvenir d’un tel linge parmi ce qu’elle avait préparé. D’ailleurs, elle ne le reconnaissait même pas. Se pourrait-il que…? Puis son regard se porta sur le poignet droit couvert du tissus. Elle se mordit la lèvre inférieure, furieuse de n’y avoir pas pensé. Certes, les mains fines étaient couvertes de gants s’arrêtant à la moitié de l’avant-bras, couvrant ainsi la marque au fer rouge, mais cela laissait à découvert le tatouage permettant de l’identifier en tant que Jack Sparrow ! Mais cela faisait tellement longtemps qu’elle ne l’avait pas vu que c’était sortit de son esprit ! Car effectivement, le tissus léger mais épais du châle camouflait ledit tatouage avec brio. Et si elle devait manger, la table le cachera sans souci.
D’ailleurs, ils ne s’étaient pas penché sur le souci de la politesse et du savoir-vivre… Ils n’avaient plus qu’à se mettre en prière, à partir de maintenant même.
Arrivant aux abords de Will, elles trouvèrent ce dernier en pleine conversation avec le capitaine. Enfin, ils hurlaient, plutôt. En effet, tous deux avaient refusé de mouiller l’ancre trop proche. Le vouloir aurait pu être suspect, par ailleurs. Donc les phrases étaient courtes et plein d’argots, non sans oublier certains termes techniques. Évelyne admira Turner. Il donnait vraiment l’impression d’être le capitaine du Black Pearl. Elle grogna un peu lorsqu’elle s’en fit la remarque. Jack Sparrow, alias Évelyne Barnett, est le seul maître à bord du Black Pearl. Point. Et ni Hector Barbossa ni Will Turner ne prendra sa place. Jamais. Et ce sera toujours ainsi. Mais bref.
La distance entre les deux navires était moindre, mais pas nulle. Et ils avaient un étage de plus, rendant l’équipage pirate en face des gueules du canon, une situation des moins agréables. Il va donc falloir que Lady Barnett joue la carte de la diplomatie féminine. Il fallait espérer, par contre, qu’en séduisant le capitaine elle n’aille pas trop loin, car deux options s’ouvriraient dès lors : elle se refuse à lui et ils mourront ; soit ils finissaient tous deux dans la couchette du corsaire et ainsi ce dernier découvre le pot aux roses. Dans les deux cas, c’est la mort pour tous. Évelyne devait le sentir, car elle serrait son éventail et son ombrelle comme si sa vie en dépendait, son pas s’était fait raide et son teint avait pâli. Elle tenait entre ses deux mains gantés de blanc leur futur à tous. Certes Jack Sparrow n’était pas réellement connu de l’autre côté de l’Atlantique, mais suffisamment pour comprendre que c’était un pirate. La marque au fer rouge était utilisée par toutes la Compagnie des Indes qui était implantée quasiment partout. Donc un pirate, même légal avec lettre de marque et tout, était parfaitement au courant de cette marque.
Une barque ne servirait à rien. Après l’échange, il avait été décidé qu’une corde sera tendue… À la lady de se débrouiller avec. Soit elle se faisait porter par un des costauds, soit… eh ben… Elle s’appelait Jack Sparrow et donc elle gravissait le câble avec grâce et agilité, ombrelle déployée toujours, et tenant sa jupe de la main. Lizzie était tombée en pièce à la seconde même où le pied de sa « maîtresse » avait touché le mauvais coton. Turner, lui, n’avait pas lâché du regard la jeune guenon. Lorsque cette dernière fut arrivée sur le pont de l’autre navire, la corde fut détachée et il ne restait plus qu’à patienter.
Will se fit la réflexion que le nom donné au singe par Barbossa avait été bien pensé, finalement !
Il ne leur restait plus qu’à attendre, donc. Chacun s’occupait comme il le pouvait, nerveux. Lizzie avait entraîné Will dans la cabine de Jack. L’équipage jouait, jetant un regard de temps en temps en direction de La Noix de Coco. Gibbs restait contre le bord le plus proche, portant régulièrement à sa bouche le goulot de sa gourde. Lorsque celle-ci était vide, il interpellait un mousse pour qu’il aille l’emplir. Quand le soleil se coucha, l’équipe de nuit prit le relais et les autres rejoignirent leur hamac en traînant des pieds et en observant la silhouette noire et imposante du bateau corsaire.
Malheureusement pour eux, personne ne perçut les appels aux secours désespérés qu’une jeune femme hurlait sur le pont supérieur des trois-mâts.
