J’arrivais pas à y croire… Elle m’avait embrassé ! Je crus que j’allais m’évanouir… J’arrivais même plus à bouger…
-Wahoo…
Un simple soupir. J’aurais voulu dire quelque chose de plus constructif, de plus intelligent… Mais non, impossible. Mes neurones avaient du mal à se connecter, on dirait. Pourquoi ma montre s’était-elle remise à fonctionner à ce moment-là ?!
Soudain, quelque chose de non identifié passa devant mes yeux. Je clignai des yeux et sursautai un peu. C’est juste sa main qui s’agitait devant moi pour me faire redescendre de mes nuages. Elle devait s’inquiéter de mon manque de réaction, sûrement.
Un éclair traversa mes neurones, les reconnectant entre eux et éclaircissant mes pensées quelque peu confuses. Elle devait être déçue que je n’ai rien fait !
Il fallait que je fasse quelque chose ! Que je la rassure !
-C’est l’heure d’aller manger.
Abruti ! Je me giflai mentalement. C’était d’une idiotie sans précédent. Tout aussi mentalement, je m’applaudis du plus fort que je pus. Une ombre de déception passa dans ses yeux et disparut aussitôt, accompagnée de résignation.
-Okay. Tu me montre le chemin ?
-Suis-moi.
J’avançai et descendis, sentant sa présence derrière moi. Aucun de nous deux ne dit mot durant le « repérage ». J’eus tout le loisir de me tordre les méninges. Du coin de l’œil, je la voyais en train d’observer la décoration de ce qui nous entourait d’un œil expert et appréciateur.
-On y est, déclarai-je.
Entrant dans la pièce, je pus noter que tout le monde était là et que nous étions attendus. Je piquai un fard et m’empressai de prendre place et de tenter de me faire oublier. Le professeur Xavier montra à la nouvelle arrivée le siège se trouvant à ma diagonale droite, coincé entre Malicia et Spyke. Quand à moi, j’étais bloqué entre Logan et Scott. Je lui adressai un petit sourire timide avant de plonger le nez dans mon assiette en bon estomac à patte qui se respecte !
Pendant que j’avalai ma ration quotidienne nutritive, les autres posaient leurs questions à Liatey qui n’avait pas d’autre solution que d’y répondre. Je tendais l’oreille, tout de même, histoire d’en savoir plus et pour ne pas avoir à poser les même questions plus tard, moi aussi.
-T’as quel âge ?
-Dix-sept ans.
-Pourquoi t’es venu aussi loin de ton pays ?
-Parce que c’est ça ou je tue tout le monde par inadvertance.
Ouaps ! Ton froid ! Sujet à risque ! Change de sujet Spyke ! Viiiiiiiiiite !
-Sinon, comment tu fais pour parler aussi bien notre langue ? T’as même pas d’accent !
-Une de mes « spécialités », répliqua-t-elle en faisant un sourire en coin et affichant une mignonne fossette qui me fit fondre.
-T’en as plusieurs ? S’emporta l’un d’entre nous, tout excité.
-Euh… Ouais.
-Ouah ! La chance !
-Ça se discute.
Son sourire disparut et elle fixa son assiette vide, comme son regard.
« Ils peuvent pas se taire ? Ou faire gaffe à ce qu’ils disent ? J’ai mal… Mal dans mon cœur… Mal à l’intérieur de mon être… Comme si j’étais transpercée d’aiguilles… Il faut que je me calme… Ou alors… Je vais être entourée de cadavres brûlants et être (encore !) avec les problèmes habituels… Mon frère me manque… »
Je vis, comme à travers un nuage de fumée, ma main se resserrer sur le manche de mon couteau. Comme au ralenti, mes phalanges blanchirent, le manche se tordit entre mes doigts, je sentais la matière épouser la forme de ma main. Une sensation de brûlure parcourut ma peau. J’ouvris en grand ma bouche à la recherche d’air. Je portai la main à ma gorge et m’éloignai de la table d’un coup de pied, toussant et suffoquant.
L’impression qu’une boule d’énergie se formait aux creux de mes reins me fit réagir aussitôt. Je croisai un bref instant un regard bleu sombre avant de disparaître dans une trille de rossignol.
Je tombai à genoux, soulevant un nuage de sable, mais je m’en fichai. Une seule chose m’importait : me libérer de cette boule d’énergie. Il me suffisait de fermer les yeux pour la visualiser : une sphère rougeâtre, entourée de brumes de la même couleur. Une pellicule de sueur commençait à couvrir mon corps. De toutes les fibres de mon être, je sentais que la relâche allait arriver. Je tremblais comme une feuille. Je réussis à lancer une observation qui consistait à envelopper les environs d’un fin halo bleuté pour m’assurer de la non-existence d’être-vivants.
Rassurée, je m’affalai un peu plus confortablement dans les dunes avant de relâcher la sphère mortelle, annihilant tout sur son passage. Les dunes se retrouvèrent raclées, plates, comme coupées au couteau.
Durant une heure, des vagues rouges plus ou moins intenses jaillirent hors de mon corps et s’évanouirent dans le lointain.
Au bout de cette heure, je me retrouvai essoufflée et couverte de sueur, allongée sur le dos. De nombreuses coupures ornaient mon corps et mes vêtements n’étaient plus que de simples lanières inutiles. J’eus beaucoup de difficultés à reprendre mon souffle, mes poumons et ma gorge me brûlaient intensément. Des larmes brouillaient ma vision et dévalaient mes joues pour s’échouer sur le sable cuisant. Je me recroquevillai sur moi-même alors que la température chutait avec brutalité. Fermant les yeux, je repensai à cette journée pour trouver la raison de ce surplus d’énergie, accompagné du besoin de l’évacuer… Pas que je n’en avais pas l’habitude ! Au contraire, même. Mais ce besoin se ressentait à un rythme bien défini, et ce n’était pas aujourd’hui que cela aurait dû se passer.
Le silence s’installa, seulement coupé par le bruit de l’écoulement du sable et celui de ma respiration hachée. Cette dernière se régularisa quelque peu et se fit moins bruyante. En position fœtale, je laissai mes pensées vagabonder avec insouciance…
Le temps passa, le froid se faisait de plus en plus insistant, mes membres s’engourdirent, mon ventre grogna et une sensation de fourmillement s’empara de mes muscles. Un soupir s’échappa de mes lèvres et fit reculer des grains de sable. Je ressentis la présence réconfortante de mon frère. Je souris tendrement et l’imaginai à mes côtés, me réconfortant d’une étreinte dans ses bras puissants, passant sa main dans mes cheveux et murmurant des mots pour m’endormir. Ce souvenir remplit mes yeux de larmes.
Je me relevai avec douceur et massai mes membres endoloris avant de reconstituer mes habits d’un simple mouvement de poignet las. Scrutant l’horizon d’un air fatigué et déprimé, je ne pus qu’admirer les étoiles naissantes. Je me rassis en soupirant, plaçant mes mains entre mes genoux pour tenter de les réchauffer et pour remettre en place mes pensées.
Il était de mon devoir de revenir à l’Institut. Ne serait-ce que pour rassurer le professeur Xavier. Mais il me fallait aussi aller voir mon frère pour lui parler de ce problème.
Toute à mes réflexions, je sursautai quand la pression d’une main se fit sentir sur mon épaule. Un corps se plaça devant moi et des yeux plongèrent dans les miens. Je pus discerner des iris bleus, mais la nuit m’empêcha de déterminer la teinte exacte. Tellement obnubilée par l’absence de mon frère, je me jetai dans les bras de cette personne sans réfléchir, et la plaquai au sol. Ami ou ennemi, je m’en fichais !
Après sa disparition, le silence se fit autour de la table. On se regarda les uns les autres, gênés. Je ne fis que soupirer tout en terminant mon assiette, même si j’espérais en mon for intérieur que tout allait bien pour elle. Mais bon, moi qui voulait l’impressionner sur ma spécialité, c’était mort. Elle avait l’air d’avoir la même.
Le temps passa. Le repas s’acheva sans elle. Je m’inquiétais au fur et à mesure que les secondes s’égrenaient. Je ne parvins pas à dormir. Moi d’ordinaire si insouciant, je tournais en rond comme un lion en cage tout en me rongeant (mentalement) les ongles.
Je finis par échouer sur mon lit à regarder le ciel étoilé. Il était déjà si tard ? Un coup d’œil vers ma montre le confirma. N’en pouvant plus, mourant d’inquiétude, je désactivai ma montre et la plaçai sur ma table de chevet. Ne sachant pas où elle se situait, je me concentrai sur elle. Je n’avais encore jamais tenté la téléportation comme ça. D’ordinaire, il me fallait visualiser un lieu. Fermant les yeux pour mieux me la représenter, je me laissai disparaître pour mieux réapparaître dans le lieu correspondant.
Je ne rouvris mes paupières qu’après avoir ressenti le changement de sol. Pas le temps d’étudier les lieux, il fallait que je la retrouve ! Soudain, je perçus un soupir. M’approchant à pas de loup de la personne qui l’avait émis, je reconnus la disparue. Je posai ma main sur son épaule pour ne pas la prendre en traître et pris place devant elle, ancrant mon regard dans sa si troublante couleur. D’un geste, elle me plaqua au sol. Je me raidis instinctivement, mais elle se contenta de frotter son nez sur mon torse, poussant de petits gémissements plaintifs, ressemblant à s’y méprendre à des larmes. Je resserrai mon étreinte et entourai sa fine taille de ma queue, frôlant sa peau de la pointe en flèche.
Sa respiration s’égalisa et plus aucun bruit ne filtra, hormis celui de nos inspirations communes. Je perdis mon nez dans ses longs et odorants cheveux, savourant l’odeur de pêche qui s’en dégageait, laissant couler la rivière soyeuse entre mes doigts, appréciant la texture et ce moment partagé. Elle dans mes bras, sans aucune barrière, comme une biche apeurée venant se rassurer. Personne dans un rayon de cinq kilomètres, voir plus, qui serait dans la possibilité de nous déranger. Au pire, j’étais sûr que Liatey remarquerait cet intrus indésirable. La seule chose qui m’intéressait pour l’instant, c’était sa présence au milieu de mes bras. Je soufflai sur sa frange, la faisant voler un petit peu. Un sourire étira un peu mes lèvres alors qu’un grognement mécontent s’échappa des siennes. Elle frotta sa tête contre mon épaule, me brûlant les tissus. Ses cheveux allaient où bon leurs semblaient : dans mes yeux, sur mon visage et dans mon cou. Je retins à temps un éternuement alors qu’elle enfouissait encore plus sa tête dans le creux de mon cou.
Alors que je posai mes lèvres sur son front, je sentis un mouvement de recul. Baissant les yeux, je croisai les siens. Ses pupilles brillaient dans le noir comme deux braises incandescentes. Je déglutis face à ce regard des plus dérangeants. On aurait cru un fauve ou encore un démon.
Elle finit par se relever, s’épousseter le pantalon et me tendre une main. Je la pris et, sans prévenir, nous téléportai. À voir son regard plus qu’étonné, je l’avais surprise par mon initiative. Je me relevai sans son aide et dépoussiérai à mon tour ma combinaison. J’allai m’asseoir sur mon lit et l’observai pendant qu’elle faisait le tour de ma chambre, sans piper mot. Je me raclai la gorge, cherchant à capter son attention. Sa réaction ne se fit pas attendre : elle se tourna aussitôt vers moi.
-Je… je sais bien que ce ne sont pas mes affaires… Et tu as totalement droit de ne pas me répondre ! Ajoutai-je précipitamment. Mais… Qu’est-ce qui t’es arrivé plus tôt ? Enfin, je veux dire… Pourquoi t’étais dans un désert à des kilomètres d’une quelconque habitation ?
La regardant distraitement, je pus apercevoir ses yeux se voiler et ses lèvres s’entrouvrir. Ces dernières se refermèrent sans avoir laisser échapper ne serait-ce qu’un son. Sa tête se tourna avec lenteur dans ma direction, puis s’abaissa. Elle se frotta le coude avec gêne.
-Une crise… Un trop plein de… d’énergie… Ça peut devenir mortel… J’ai… Mes parent sont morts suite à une crise trop importante… Il me faut vider de temps en temps le réservoir sinon, des vagues de cette énergie s’échappe de mon corps pour frapper tout les éléments dans un rayon de dix kilomètres.
-Dix kilomètres ?! Mais…
-Mes premières crises n’étaient pas aussi importantes, voilà pourquoi seuls mes parents ont été touchés.
-Ah, d’accord.
-Et jusqu’à peu, mon frère avait trouvé comment faire pour calmer un peu le problème mais on ne pouvait pas continuer…
Elle s’assit auprès de moi, se recroquevillant sur elle-même et plaçant son menton sur ses genoux. Ses si envoûtants iris me semblaient pensifs et un peu rêveurs. Mais en plus agréable que plus tôt. Comme si elle me faisait confiance.
-Et c’est donc pour cela que cette crise est plus éreintante. Ça fait tellement longtemps que je n’en ai plus eu que mon organisme l’a mal vécu.
-Et… Cette chose que ton frère avait trouvé… On peut peut-être l’appliquer aussi, non ?
Elle m’adressa un drôle de sourire dont je ne parvins pas à déterminer la nature.
-C’est très gentil de ta part, et je t’en remercie, mais non. J’aimerais éviter pour le moment. Je… La prochaine crise ne devrait pas survenir avant un bon mois si ce n’est plus… C’est un peu irrégulier, ça dépend de tout mes ressentiments… De plus, il arrive qu’elle soit différente…
Je hochai la tête, pensif.
-Y’a-t-il moyen de savoir quand celle-ci va survenir ? Lui demandai-je.
-Eh bien, je peux le ressentir, oui, mais extérieurement, rien de visible, si c’est ça ta question… Hormis peut-être un léger tremblement, une lividité ou bien encore une tendance à la rêverie…
Je hochai à nouveau la tête, triant ces quelques informations. Je pouvais entendre les pas des autres qui étaient de retour. Le professeur devait les avoir prévenues de notre petit retour parmi les murs sécuritaires de l’école. Ainsi que leur demander de ne pas venir nous déranger, j’imagine. Personne ne vint aux nouvelles, ce dont je ne me plaignais pas, bien au contraire.
Je sursautai en sentant un poids appuyant sur mes jambes. Elle avait placé sa tête dessus, les paupières closes. Je n’osais plus esquisser le moindre geste, je n’avais aucune idée sur son état. Dormait-elle ou était-elle tout simplement pensive ? D’après les données, elle a relâchée de l’énergie, donc elle doit être crevée, la pauvre…
Je posai avec timidité mes mains sur ses cheveux et, n’ayant aucune réaction quelqu’elle soit, je m’enhardis un peu, passant mes doigts au milieu de ces mèches couleur de nuit. M’installant plus confortablement contre la tête de lit, je me calai contre mon oreiller et fermai les yeux à mon tour.
J’étais assez fatigué moi aussi, cette utilisation de mon pouvoir ne m’étant que très peu habituelle et elle me coûtait en énergie, en retour. C’est donc sans surprise que je m’endormis.
