Avant de pouvoir dire « ouf », il me tenait contre lui et me portait à la manière des mariées. Je posai ma tête contre son épaule et fermai les paupières à demi. Bercée par ses bras alors qu’il marchait, à la limite de l’inconscience, je pus entendre :
-Ma Saloméa… tu n’es qu’une adorable petite fille, un petit peu trop impatiente…
Ses lèvres frôlèrent une nouvelle fois mon front et je sombrai à ce moment-là. Je me réveillai dans la suite appartenant à Kergan. Sur la table de chevet, un énorme bouquet de fleurs plus colorées les unes que les autres… Les habituelles roses, des tulipes panachées, quelques marguerites, des brins de mimosas, de la fougère… Je souris devant ce présent si adorable, puis me levai. Cherchant mon maître, je parcourus les pièces, mais ne le trouvai nulle part. Je finis par revenir à mon point de départ, pas plus avancée. Je me penchai sur mon cadeau et remarquai la carte couleur crème accrochée. Je m’en emparai avec délicatesse.
Saloméa, ne vous inquiétez pas de mon absence, elle ne sera pas des plus longues, je vous le promet. Je suis parti pour affaires. Je ne vous en dis pas plus, mes plus plates excuses. Faites ce que bon vous semble. Karl est à votre disposition, à toutes heures du jour comme de la nuit… Si vous partez chasser, songez à ne pas trop faire d’excès, contrairement à la dernière fois, ce qui vous a fait dormir à peu près deux jours (au moment où j’écris cette lettre, du moins).
À la prochaine fois, dame de mon cœur…
Je serrai ce bout de papier cartonné contre mon cœur, exultant de tout mon être. Ma réaction, des plus exagérées et stupides, me fit rire aux éclats et je dû m’asseoir sur mon lit pour reprendre mon souffle et chasser mes larmes d’hilarité. Retrouvant mon calme un bon moment plus tard, je décidai de profiter du confort de la salle de bain mise à disposition. Je remis à sa place le carton où s’étalait la splendide écriture de mon futur mari. Souriant tendrement à cette perspective, je me mis en quête de vêtements convenables. Je finis par ouvrir un placard et y trouvai des vêtements pour moi (d’après un mot trouvé là). Je choisis sans y prêter trop d’attention avant de me diriger vers la salle d’eau et m’y délasser, soupirant de bonheur au contact de l’eau chaude sur ma peau des plus glaciales. Au bout d’une vingtaine de minutes, je décidai d’en sortir avant de me mettre à fondre dans l’habitacle.
Sortant gracieusement de ce dernier, je m’emparai d’une épaisse serviette de toilette et m’y engouffrai avec délectation. Je frottai avec douceur mon épiderme ivoire et m’habillai avec rapidité avant de jeter un regard à mon reflet. Un large sourire prit place sur mon visage. Une longue jupe grise à volants noirs, un corsage cramoisis bordé de dentelles noires et prunes, des gants s’arrêtant au coude de couleur gris perle. Je pouffai silencieusement tout en plaquant ma main droite sur mes lèvres. Je m’attelai finalement à mon maquillage et à mon coiffage.
Mettant en place la dernière touche de rouge à lèvres, mon ventre se mit à gronder, provoquant un piquage de fard de ma part. Je dû me résoudre à aller chasser, et cette idée me déplaisait grandement. Déjà le fait de devoir séduire des hommes m’énervait au plus haut point, alors « chasser », le terme en lui-même, était hors de question. C’est bon pour les nouveaux-nés ou vampires de bas-étage. Retroussant les lèvres sur mes canines, je les inspectai rapidement. Rassurée de leur bon état, je glissai mes pieds dans des bottines en cuir noir m’arrivant à la cheville. Enfilant une simple veste noire, je sortis de la suite, puis de l’hôtel, non sans avoir emporté une ombrelle et de l’argent au cas où. Voyant Karl patientant dans la voiture, je lui fis signe que je n’avais nul besoin de ses services. Il hocha la tête et ôta sa casquette de chauffeur pour bien signifier qu’il n’était pas en service, et je poursuivis mon chemin.
J’allais dans un parc pour me promener et y jouer les fiancées délaissées. L’ombrelle déployée et nonchalamment juchée sur mon épaule droite, le regard triste dans le vague, le pas un peu hasardeux et lent, voir égaré. Ne pas oublier les soupirs ni les arrêts pour observer des oiseaux, un étang ou le ciel avec un regard des plus tristes. Ça ne rate pas : il y a toujours une personne se sentant l’âme d’un gentilhomme qui me propose sa compagnie et tente mille et une choses pour rendre le sourire à cette jeune femme déprimée et tenter de la consoler du mieux possible en la faisant un peu parler. Après tout parler soulage bien des douleurs et est la clé de voûtes de la compréhension, non ? Bref, c’est ainsi que je pris connaissance de mon potentiel repas. Un joli garçon aux regards timides et ambrés, de petites tâches de rousseur sur les pommettes lui donnant un air de gamin, des cheveux noirs et bouclés, quelques boucles sur le front, une peau un peu dorée, des mains fines de ceux qui n’en font rien, une stature frêle… Rien qu’à la qualité de ses vêtements, je devinai qu’il était issu d’un milieu plus qu’aisé.
Galamment, il me proposa une boisson. Je l’acceptai en affichant un petit sourire résigné. Alors qu’on était installé et que nous attendions notre commande personnelle je lui avouai d’une voix brisée que j’aurais dû me marier mais que mon fiancé était tragiquement mort peu avant, rajoutant quelques larmes que je m’empressai de tamponner à l’aide d’un mouchoir mauve pâle bordé de dentelles. Il se mit à me plaindre bien gentiment, m’assurant que je pouvais me reposer avec lui, et que je pouvais toujours compter sur son épaule pour y pleurer ainsi que de son oreille pour y raconter mes malheurs.
Nos boissons arrivèrent à ce moment. Élevant sa tasse empli d’un thé quelconque, il la dirigea vers la mienne en faisant signe de porter un toast. Je m’empressai de rougir et de porter ma main à mes lèvres tout en prenant un air amusé, de tourner ma tête sur le côté gauche, de le regarder du coin de yeux et en approchant ma propre tasse à la sienne. Il sourit en prenant un air enjôleur et nous bûmes ensemble nos liquides respectifs. Tout mon être n’en réclamait qu’un : celui vital à sa survie.
Je tentai d’imaginer la saveur de son sang, tout en jouant les presque veuves. Mes yeux admiraient cette peau, cherchant à déterminer son goût et sa douceur. Mon esprit dans son entier réclamait cet homme, se focalisant sur lui. Mon martyr prit heureusement fin et il me proposa son bras pour une petite balade dans la ville. Faussement rougissante de son audace et de sa proposition, je posai avec grâce ma main gantée sur la sienne avant de me relever doucement. J’avais assez de mal pour me contrôler. La chance était avec moi, et pas avec lui, j’en étais persuadée. Effectivement, une ruelle plutôt calme se trouvait non loin.
Peu avant, je me retournai vers lui pour me coller contre son corps. L’embrassant à pleine bouche, je le menai vers ce qui allait devenir son lieu de mort et mon lieu de délectation. Je le fis s’agenouiller et pencher la tête sur le côté, histoire de rendre accessible sa gorge. Me mettant à genoux à mon tour, je bloquai ses jambes en y plaçant mes rotules. Mes mains agrippèrent ses épaules et je nichai mon nez contre la peau douce de son cou. J’inspirai profondément, comblant à moitié mes sens. Je gouttai cette délicieuse saveur du bout de ma langue. Le sentant se contracter, je pressai mes lèvres contre son oreille.
-Si tu ne te détends pas, ça sera douloureux… et long.
Je le sentis se décrisper à petits coups. Plongeant mon nez dans ses cheveux, je m’amusai des réactions que j’engendrais à chacun de mes gestes. Je me demandais à quoi il pouvait penser… Avait-il compris que j’allais lui sucer le sang, que j’étais bonne à enfermer ou était-il toujours sous le rôle de tout à l’heure ? Aucune idée, et je crois bien m’en moquer, par ailleurs…
Je pouvais sentir mes crocs s’allonger et j’entrouvris les lèvres pour les laisser jaillir. Je revins au creux du cou de ma victime, continuant de savourer la texture et le goût sucré qui se dégageait de son enveloppe charnelle.
Mais je ne pus refréner mes instincts et ma faim plus longtemps. Mes canines entrèrent, percèrent sa jugulaire, et le sang en jaillit. Je m’empressai de la faire couler dans ma gorge en feu. Prise d’un étourdissement, je décidai de ralentir la cadence, par crainte d’un quelconque malaise ou étourdissement. Je biberonnai tranquillement, passant la main dans les mèches noires trempées de sueur. Je pouvais le sentir se cambrer contre moi, gémissant de plaisir, mais de plus en plus faiblement à cause de la perte de sang… jusqu’au dernier soubresaut où il expira sans bruit.
Je continuai de laper le liquide vital avec soin, prenant mes aises sur ce corps sans vie. Une fois assurée de l’engloutissement total de son sang, je sentis mes canines se rétracter. Je nettoyai la plaie de la pointe de la langue avant de la camoufler d’un suçon. Satisfaite du résultat, je fis claquer ma langue contre mon palais avant de me relever d’un coup pour remettre en place mes vêtements et les épousseter. J’appréciais le fait que pas une goutte pourpre ne salisse mon col. Remettant en place une mèche rousse avide de liberté, je sortis de la ruelle, repue. J’optai pour saluer mes anciennes collègues. Il le fallait bien, de toutes façons. Ne serait-ce que pour les rassurer et éviter une quelconque complication.
Mais j’eus une hésitation, et pas moindres. Que dirait mon maître ? Qu’en penserait-il ? Ne sachant quoi faire, je finis par rentrer à l’hôtel pour demander conseil à Karl.
Comme je le pensais, il n’avait pas bougé. Il était seulement sorti pour fumer et parler avec les autres chauffeurs. En m’approchant, je remarquai qu’il ne disait rien, mais qu’il écoutait les autres. Ce comportement me fit sourire. L’abordant poliment, je lui demandai :
-Est-ce que vous croyez que Kergan m’en voudrait si j’allais voir mes « amies » ?
Je croisai les doigts, espérant qu’il comprenne le sous-entendus.
-Il n’a laissé aucun ordre contre, alors…
-Oui, mais… Est-ce que vous pensez qu’il serait contre ? Enfin, que ce ne soit pas ce qu’il souhaiterait…
L’hésitation emplissait mon être. Mécontenter son dominant ou aller contre ses ordres ou envies peut aller de la torture lente à la simple privation… Je ne voulais courir aucun risque. La simple idée de douleur ou d’abstention quelconque me donnait des sueurs froides et la nausée. Je me tordis les doigts avec nervosité, mes canines déchiquetant consciencieusement un bout de lèvre inférieure.
Karl se gratta le front de son pouce, tout en réfléchissant, avant de relever ses yeux bleus pâles vers moi.
-Je n’en sais rien. Mais je pense qu’il accepterait que vous leur disiez adieu…
-Merci, soupirai-je.
-La voiture est prête, m’annonça-t-il en ouvrant la portière arrière et sa casquette de chauffeur à la main.
Je souris gentiment, tout en prenant place dans le véhicule.
