Un amour de vampire

Un amour de vampire – 5/6

Je secouai énergiquement la tête pour reprendre mes esprits quelques peu troublés par cette enivrante flagrance. Pour éviter de me faire envoûter, je me mis à jouer avec mon éventail, m’envoyant de l’air à chaque instant, puis à retenir ma respiration tout en tapotant ce riche accessoire.

-Mademoiselle… répéta le bellâtre.

-Monsieur… prononçai-je d’une mine plutôt résignée.

Son sourire se crispa un bref instant et je me réjouis intérieurement tout en m’éventant pour éloigner l’odeur entêtante. Malheureusement pour moi, il ne démordit pas.

-Une si jolie jeune fille toute seule… N’est-ce pas dommage ?

-Il vaut mieux être seul que mal accompagné, c’est ma devise monsieur. De plus, je ne suis pas seule.

-Vous ne manquez pas d’une certaine répartie… Vous m’avez l’air d’être charmante, tenta-t-il en s’approchant un peu plus de moi.

Je bloquai mon éventail, refermé pour le coup, entre nous, appuyant sur son torse. Il ne me faisait aucunement peur et j’étais prête à en découdre s’il le fallait. Mon visage se figea, mes traits devinrent froid et mes yeux devenaient deux canons prêts à tonner.

-De la distance monsieur ! Je ne suis pas de ces filles qu’on allonge ! Le prévins-je d’une voix glaciale. De plus, je ne suis pas seule ! Je ne recherche en aucun cas votre compagnie !

-Tout doux, ma jolie… Pour le moment, susurra-t-il, tu es on ne peut plus seule face à moi… et sans défense de surcroît…

-Et vous allez me faire quoi ? Me moquai-je. Me vider de mon sang et m’abandonner dans un coin ?

Il frémit imperceptiblement et pâlit un bref instant. D’un claquement sec, j’ouvris mon éventail et m’éventai gracieusement, mais énergiquement.

-Je ne me suis pas présenté, se reprit-il en s’inclinant tout en ancrant ses pupilles émeraudes dans les miennes, Claude de Peyrochac. Comte de Peyrochac.

-Vous pourriez vous appeler Dom Juan que ça ne me ferait ni chaud ni froid, répliquai-je, indifférente à son titre.

-Et vous, mademoiselle ?

Je poussai un sourire assez audible.

-Saloméa Toldo y León.

-Vous n’avez aucun titre ? S’étonna le jeune homme.

-Comtesse d’une bourgade à l’est de l’Allemagne, prononçai-je réticente.

-Oh ! Nous sommes donc à pied d’égalité…

Si tu savais, pensai-je…

Je fis quelques pas vers mon fiancé, mais le comte de Peyrochac se mit dans mon champ de vision et s’amusa à discourir tout seul, me vantant les mérites de sa famille, les hectares de ses propriétés, sa fortune plus que convenable…

Je perdis vite fait le fil et ne pus que lancer des regards de détresse à mon maître. Il me sourit, amusé, mais il prit un air horrifié après que je l’ai fusillé du regard. Je finis par grimacer et prendre mon mal en patience, espérant de tout cœur d’être sauvée incessamment sous peu. Mon pied droit battit la cadence sans bruit, et je me mis à compter le nombre d’étoiles visibles par la fenêtre donnant sur la rue. De nombreuses fois, je soupirai d’ennui, face au monologue inintéressant du comte de machin-truc… Je réprimai un bâillement et attrapai une coupe de champagne pour faire passer le temps, calmant l’envie de la lui balancer en pleine figure ou de jouer les filles maladroites qui me prenait à pleine gorge. J’inspirai profondément et continuai le comptage d’étoiles, notant distraitement qu’il se faisait tard, vu le nombre d’astres visibles.

Soudainement, une main couleur de craie s’abattit sur l’épaule du jeune homme dont j’avais oublié le nom. Ce dernier se tut, me laissant savourer le silence imprévue et soudain.

-Jeune homme, vous importunez cette pauvre demoiselle.

Je cachai un sourire victorieux derrière la dentelle et le satin de mon riche accessoire. Mon épuisant compagnon prit un air hautain, sans se retourner pour voir le visage de son interlocuteur.

-Monsieur, je ne vous permets pas ! Si il y a quelqu’un qui importunera une autre personne, c’est vous !

-Là, renchérit Kergan, c’est moi qui ne vous permets pas ! Mademoiselle ici-présente est ma fiancée !

J’acquiesçai sans bruit. Le comte bidule se retourna, faisant face à mon maître. Avec un certain toupet, il le dévisagea d’un air méprisant.

-À qui ai-je le déshonneur ?

-Kergan vous suffira.

-Kergan ? Vraiment ?

Il sortit un mouchoir de flanelle (je crois) de sa poche à gousset et le porta à ses lèvres pour y tousser avec élégance. Il finit par le ranger avec mille manières ridicules à souhait.

-Non, je ne connais pas, ce nom ne me dit vraiment rien.

-Alors que faites-vous en ces lieux ? Me risquai-je.

-Que voulez-vous dire, charmante créature ? Minauda-t-il.

-Ce buffet, et ces gens, ne sont ici que pour féliciter maître Kergan, violoniste réputé mondialement et émérite, lui assénai-je distraitement.

Je pus observer le teint quasi-verdâtre du jeune comte et l’air satisfait de mon seigneur qui m’adressa un sourire. Je rosissais à cause de ce dernier. En effet, Maître Kergan n’était pas très chaleureux en société, c’est le moins qu’on puisse dire, et ses (rares) démonstrations ne se faisaient pas en public…

Finalement, Kergan me prit par le bras et m’entraîna à l’extérieur pour se promener dans des ruelles sombres… histoire de se désaltérer en bonne et due forme.

Je savourai chaque petites gouttes de sang frais. Je dû vider quatre personnes avant de me sentir un tant soit peu rassasiée. J’avais la sensation de ne pas m’être abreuvée depuis fort longtemps… Ce qui, en un sens, était vrai. Les clients se faisaient souvent « happer » par les premières prostituées, se situant à l’opposée de ma position… Et dans les rares allant jusqu’au bout, il y avaient ceux qui ne s’arrêtaient pas, les « inconnus », et, très rare, les clients.

Je me rappelle avoir été la risée de cette rue, car mes clients ne revenaient jamais. Il manquerait plus que ça ! Qu’ils reviennent à la vie pour mourir une nouvelle fois… ou me dénoncer, chose encore plus improbable. Qui croirait à des fadaises pareilles ? Je souris sans m’en rendre compte.

-À quoi, ou à qui, penses-tu pour arborer un tel sourire ? S’intéressa Kergan.

-À mes victimes, chantonnai-je joyeusement tout en accentuant mon sourire.

-Le souvenir est si plaisant ?

Son ton était passé d' »amical » à « glacé ». Un regard vers son visage me fit frissonner de peur tant les traits étaient durs et le regard mauvais. Je posai une main timide et hésitante sur son poignet qui s’était crispé à mon contact.

-Ce n’est pas ce que je voulais dire, maître, soufflai-je.

-Mais tu l’as dit, prononça-t-il en se dégageant de mon toucher.

-Je… Cela ne signifiait qu’un souvenir de gourmandise ! Je ne faisais que me rappeler le dur labeur qu’était la tâche de me nourrir…

-Cesse de vouloir te justifier ! Trancha-t-il en levant le bras pour illustrer sa colère bien visible sur son corps et son visage.

-M… maître… Calmez-vous, je vous en supplie…

Je tremblai de peur devant sa fureur que je connaissais dévastatrice. Figée à quelques pas de lui, le regard implorant le corps tremblant, des larmes commençant à dévaler mes joues, les cheveux dans tous les sens, mis à mal par la chasse, je faisais pitié à voir… Son regard me transperça, comme l’aurait fait un pieu. Mes genoux menaçaient de céder à chaque instant, mes membres semblaient être pris par la maladie de Parkinson, ma bouche -subitement asséchée- ne voulait plus s’ouvrir. De toute façon, mes cordes vocales s’étaient mises en grève et refusaient d’émettre autre chose que des gémissements digne d’un veau à l’abattoir.

Je vis sa main s’envoler. Je fermai les yeux, accusant la gifle fulgurante que j’allais recevoir.

Elle se posa doucement sur ma joue, la caressant du pouce.

-Tu as parfaitement raison, murmura-t-il.

J’ouvris les yeux, la tête emplie d’incompréhension. Il éclata de rire avant de poser ses lèvres sur mon nez. Je louchai. Son regard se fit tendre. Sa main alla se perdre dans mes boucles rousses, pendant que sa bouche reprenait la mienne. Je collai mon corps frémissant contre le sien, rabattant les pans de sa lourde cape noire sur moi, encerclant ses côtes de mes bras, savourant les formes de son corps de tout mon être et consciences.

Ses mains migrèrent vers le bas de mon dos et il ploya les jambes, me renversant comme au tango. Je collai ma cuisse contre sa hanche. Ses doigts s’y promenèrent, m’électrisant au plus haut point. Des gémissements de plaisir s’échappèrent de mes lèvres quand les siennes entreprirent de tirer sur mon lobe gauche. Sa deuxième main remonta pour me soutenir au niveau des omoplates.

Puis, sans signes avant-coureur, Kergan relâcha toutes prises sur moi et me fis me redresser. Je le regardai sans rien comprendre, les genoux encore tremblants des précédentes minutes. Il arrangea ma tenue sans un mot, nous plongeant dans un profond silence. Pour je-ne-sais-quelle-raison, mes yeux commencèrent à s’emplir de larmes et mes lèvres -rougies et gonflées par les baisers- s’étaient mises à trembler.

Je baissai la tête pour tenter de me calmer, mais mon maître avait été le plus rapide et il avait passé deux doigts sous mon menton pour le relever. Ses prunelles s’adoucirent alors que quelques gouttes d’eau dévalaient déjà mes joues, me rendant encore plus pitoyable que je ne l’étais déjà.

-Pourquoi pleures-tu ? Murmura-t-il avec douceur.

-Je… En fait, reniflai-je, je n’en sais trop rien…

Je baissai les yeux devant ma propre bêtise.

-Je suis sûre que tu le sais très bien, au plus profond de toi…

-Comme toujours, vous avez raison maître, avouai-je d’une petite voix.

-Quelle est la raison, alors ?

-Je… Je ne vous plais pas ?

Les yeux de Kergan s’écarquillèrent et je me mis à observer le sol…

-Pa… pardon ?

-Vous m’avez repoussé… donc j’en déduis que je ne vous plais pas… C’est plus que logique, non ?

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