Un amour de vampire

Un amour de vampire – 4/6

Je fermai les yeux, perdue dans mes pensées, laissant l’archet voler sur le violon. Quand j’eus cessé, j’ouvris les yeux à demi.

-Sublime !

-Tu dis ça pour me faire plaisir…

-Pas du tout.

-Il me manque des années pour être à ton niveau !

-Des siècles, tu veux dire…

-Le temps passe si vite… Dis-moi, quel âge as-tu ?

-J’ai plus de deux siècles, m’avoua Kergan en un murmure.

-Et je n’ai que 15 ans !

Je soupirai et ma tête se pencha vers mon épaule droite. Les doigts de mon vis-à-vis se mirent à courir sur ma joue. Kergan posa sa bouche sur la mienne.

Hélas, cent fois hélas ! L’entracte toucha à sa fin et nous dûmes nous séparer. Le silence se fit. Kergan me prit par la main et m’emmena sur scène. Il me fit asseoir sur un tabouret noir dont le siège était de velours rouge.

Mon compagnon s’assit à son tour et s’adressa au public :

-Mesdames et messieurs, ma fiancée et moi-même allons vous interpréter un duo.

Je fus au bord de l’évanouissement. Je me mordis les lèvres et calai le violon sous mon menton, posai l’archet sur les cordes, et attendis le signal de mon voisin.

Il ne se fit pas attendre : un simple coup de talon au sol me fit démarrer. Comme précédemment, je fermai mes yeux, laissant la musique s’emparer de tout mon être, me faire oublier qui j’étais.

L’union des deux violons bouleversait le public. Mélange du divin et du diabolique, du pur et de l’impur, du bien et du mal, du recherché et du trouvé…

À la fin du morceau, je me levai et saluai les spectateurs. Kergan prit de nouveau la parole :

-Mesdames et messieurs, mademoiselle Saloméa Sofia Claudiane Toldo y León !

Des applaudissements plurent. Je m’inclinai une nouvelle fois et disparus dans les coulisses, tandis que Kergan continuait son concerto en solo. Je rangeai l’instrument dans sa boite que je refermai, puis repartis à ma place.

La fin arriva et je m’empressai d’applaudir avec tous les autres. Puis, croyant sortir, je suivis les gens qui étaient assis à mes côtés. On me demanda mon invitation. Je la tendis, étonnée. On me fit signe d’avancer, que j’avais accès à la salle…

Je regardai un peu plus le carton. Rectangulaire et de couleur crème, l’invitation était rédigée à l’encre verte et superbement calligraphiée.

« Mademoiselle Saloméa Toldo y León,

est invitée à la réception se passant

suite au concert donné par

maître Kergan le virtuose. »

Je pénétrai dans une grande pièce dans les tons beiges et marrons chocolat. Des fauteuils étaient dispersés, ainsi qu’un buffet, et des boissons fraîches. Un serveur me tendit une flûte de champagne bien frais.

Remarquant un attroupement, je m’y dirigeai.

-Saloméa ! Vous tombez bien !

-Maître Kergan, répondis-je de ma voix la plus froide.

Sa phrase était claire : tenons-nous distant en public.

-Regner, je vous présente ma fiancée.

-Mademoiselle.

C’était un petit homme à grosses lunettes. Il avait des cheveux bruns et des yeux bruns un peu gris.

-Regner est mon secrétaire, ajouta à mon attention Kergan.

-Enchantée.

Je lui tendis ma main gauche. Il s’inclina et me fit le baise-main. J’échangeai un regard avec mon fiancé. Ce dernier ferma les paupières, dans un signe voulant me dire qu’il était homme de confiance.

-Laissez-moi vous féliciter pour votre duo de tantôt.

Je hochai la tête et il s’éloigna, nous laissant seul.

-Tu t’en tires bien…

-De quoi parles-tu ? Demandai-je.

-Oh ! De tout… Tu as assimilé relativement vite les partitions et tu t’es comporté comme si tu étais restée ainsi…

-C’est plus ou moins inné.

-Sûrement…

Il portait un petit sourire moqueur. Je me renfrognai.

-Tu te moques de moi !

-Excusez-moi, maître, mais il y a la presse qui aimerait vous parler.

-J’arrive mon brave… Tu viens ?

-Oui.

Je posai ma main gauche sur le bras qu’il m’offrait.

-Avant la foule de question, me susurra-t-il à l’oreille, que dirais-tu d’une danse ?

Sans répondre, je me collai à lui et passa un bras autour de sa taille avant qu’il ne puisse faire un geste. Par malheur, je ne suis pas très grande par rapport aux hommes. Ce qui fait que mes yeux étaient à la hauteur de sa bouche. Ses lèvres étaient rose pâle. Un rose presque blanc. Je percevais la pointe aiguisée de ses canines frissonnantes, et je compris le sens de son conseil : parmi les humains, notre odorat nous met à fleur de peau avec la multitude des odeurs de sang, ce qui fait agrandir nos dents et nous rends froids et hautain pour éviter de se jeter sur la première personne venue et de la vider de son sang devant tout le monde. Ce qui donne assez mauvais effet, vous en conviendrez…

Bref, quelques pas de danse après, je me forgeai un masque qui me donna un air froid, hautain et, surtout, imperturbable, pour éviter de me jeter à la gorge la plus proche. Gorge qui, en passant, était d’une couleur de nacre et appartenait à un jeune homme aux cheveux bouclés et courts, d’une couleur chaude et ambrée, à la peau presque aussi pâle que celle de Kergan et la mienne, et à l’odeur de sang la plus enivrante que j’avais pu sentir de ma quinzaine d’années d’errance dans ce bas-monde.

Je sentis mes canines s’allonger sous la délicate odeur fruitée qui me mettait à l’épreuve. Je fermai un instant les yeux et les rouvris. Du plat de la main, je tapotai le tissu vert de ma jupe de soir, et relevai enfin la tête. Je croisai le regard de mon seigneur et maître et remarquai qu’il était dans la même position que moi. Je reconnus cette crispation, bien commune chez nous. Il n’est pas rare de ne pas pouvoir se contrôler si l’odeur est bien trop envoûtante ou hypnotique.

Je souris poliment à cette tentante personne avant de prétexter un étourdissement pour emmener Kergan sur le balcon et faire disparaître de nos sens l’étourdissante odeur. J’inspirai plusieurs fois l’odeur sombre et humide de la nuit et observai silencieusement les étoiles étincelantes.

Je ressentis un bien extrême au contact de la main de mon maître sur mon épaule gauche. Son menton se posa sur le haut de mon crâne et son autre main, tenant sa canne, se referma sur mon flanc droit. Je fermai les yeux, savourant l’instant. Cette douceur, j’y étais si peu habituée…

J’aurais pu rester une éternité dans ses bras, sans bouger ni parler. Mais toutes les bonnes choses ont une fin. Le secrétaire survint et Kergan me relâcha peu avant sa venue…

Je chassai mon air déçu pour revêtir mon masque froid mais souriant, hautain mais chaleureux. Un air qui met à l’aise l’interlocuteur mais qui lui rappelle son rang et le respect qui m’est dû. J’avais forgé ce masque sous les conseils de ma mère.

Penser à ma mère me rendit nostalgique. Un voile de tristesse couvrit mes yeux et mon seigneur le remarqua. Ce qui semblait un regard noir de sa part était en fait un regard d’inquiétude, une question muette.

-Greta, murmurai-je en camouflant un soupir dans une respiration.

Il ferma les yeux un bref instant, montrant qu’il compatissait à ma peine, et qu’il avait entendu. Il avait poursuivit sa discussion avec Regner avant que celui-ci ne lui annonce que les journalistes l’attendaient impatiemment depuis une dizaine de minutes.

Je soupirai suite à cette déclaration. J’emboîtai le pas de Kergan, masquant le bas de mon visage à l’aide de mon éventail vert, bordé de dentelles noires, pour montrer mon ennui et mon envie de jouer. Sans compter que ça pouvait cacher la pousse éventuelle de mes canines, ce qui était un détail non négligeable vu ma difficulté à me contrôler.

Durant mon exil, je sautais sur n’importe qui, mon entourage devenait des cibles idéales et parfaites. Je n’avais pas vraiment besoin de chasser, ce qui expliquait ma faim quasi-constante et ma jeunesse flamboyante.

Les flashs crépitants et éblouissants me firent sortir de ma rêverie. Une foule de reporters armés de leurs blocs-notes et de leurs appareils-photos. J’observai mon maître répondre à leurs nombreuses questions sans se départir de son masque d’impassibilité. Je ne le quittai pas des yeux, m’éventant distraitement, attrapant une flûte de champagne que me proposai un quelconque serveur à la livrée blanche et admirant silencieusement l’objet de ma dévotion en mon for intérieur… Je soupirai imperceptiblement, sirotant la boisson pétillante tout en observant l’extérieur, sous le dais sombre et impérieux de la nuit.

-Mademoiselle… fit une voix en me sortant de mes pensées.

Je me tendis. La voix était sensuelle et attirante. Un piège pour les petites humaines romantiques… Prise d’un doute, je me retournai lentement, tournant le dos aux vitres, pour faire face à un homme très grand, aux yeux d’un vert pur, les cheveux châtains clair, des tâches de rousseur parcourant ses joues et chevauchant son nez. Une mèche, unique et bouclée, était au centre de son front, lui donnant un air sérieux et séducteur en même temps. Son odeur était troublante : elle était composée de fleurs d’orangers et de freesias, un parfum assez féminin et utilisé comme pour masquer une autre… Peut-être celle du sang… ou encore de la mort ?

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