Au bout d’une douzaine de minutes, j’étais de nouveau sérieuse. La respiration erratique de mon voisin m’arrivait aux oreilles.
-Il est quelle heure ? Demandai-je, pleine d’espoir.
-Bientôt vingt et une heures, m’apprit Évan en passant, pourquoi ?
-Quoi ?! Il ne me reste plus beaucoup de temps ! Glapis-je.
Je détalai jusqu’à ma chambre. Bien que dans la culture Sang-Pur il fallait que la mariée soit vierge au moment des noces. C’était désuet et nombre d’entre nous avions déjà vu le loup et, parfois, plus d’une fois. Ce n’est pas vraiment comme si notre directeur de maison en avait quoi que ce soit à faire, à vrai dire.
Et, ce soir, Lucius et moi avions décidé de nous octroyer un petit moment de tranquillité dans sa chambre de préfet… voir même dans la salle de bain qui leur était dédiée ! Narcissa et Andromeda me donnaient un coup de main, mises dans la confidence. À vrai dire, nous étions toutes les trois dans la course pour les fiançailles avec la famille Malefoy. Et Narcissa était la plus proche de son âge. Moi ? J’étais juste la petite dernière, l’héritière de la branche principale. Traditionnellement, je devrais être la première mariée, mais au vu de l’écart entre ma cousine Bellatrix et moi-même, il fallait faire fi des traditions et célébrer les mariages au plus tôt. Et c’est ainsi que la famille Lestrange fut rattachée à celle Black.
À nous autres de nous débrouiller afin de tirer notre épingle du jeu ! Et de faire prospérer notre famille. Le nom des Black se devait d’être à la hauteur de sa réputation.
Et les Malefoy étaient un parti plus que profitable dû leurs relations un peu partout et, plus particulièrement, dans les hautes sphères de la société. Là où l’or permet tout.
Pensivement, je me jetai un sort de maquillage afin de me mettre en valeur. J’ai beau n’avoir que quinze ans (enfin, bientôt), les rondeurs de mon enfance ont fondu bien vite, au grand malheur de mes tantes qui aimaient bien me pincer les joues. Heureusement que Regulus est là pour prendre ma place !
–Beauté céleste, murmurai-je dans un souffle.
La porte de la chambre des préfets s’ouvrit silencieusement et j’entrai, le cœur battant à tout rompre avant qu’il ne sursaute quand nos regards se croisèrent. Il redressa lentement la tête dans ma direction et me fit un sourire éclatant avant de se diriger lentement, d’une démarche féline, vers moi.
Je fis glisser ma cape au sol avant qu’il ne me prenne dans ses bras et ne m’embrasse langoureusement, ses mains étreignant mes flancs. Il caressa mon ventre d’une main légère et retraça mon tatouage de ses longs doigts maintenant qu’il n’était plus caché par les glamours. Les miens peignèrent ses longs cheveux blonds. Notre baiser prit en ardeur et je savais quelle direction prenait cette étreinte.
Alors, je le laissais faire. Alors, je me laissais faire.
L’étreinte était aussi chaleureuse que celles auparavant, mais je ne pouvais m’empêcher de me sentir étrange. Comme si manquait quelque chose. Comme si rien de tout cela n’était vrai. Mais je me devais de penser à autre chose… pour le moment.
-Médora, il faut que je te dise quelque chose d’important… commença-t-il une fois que notre étreinte se finit. Écoute-moi sans m’interrompre, d’accord ?
-Oui.
Ma voix n’était plus assurée. J’avais peur de la suite. Je m’efforçais de ne pas trembler car il ne pouvait que le sentir. Il inspira profondément avant de continuer :
-Nous deux… c’est fini. Mes parents ont fait leur choix pour mes fiançailles. Ils ont choisi Narcissa.
J’écarquillai les yeux, le souffle coupé. Comment… comment osait-il ?
-J’en suis désolé, mais il en est ainsi. Maintenant que les contrats sont signés, nous ne devons plus nous revoir pour ce genre de d’entrevue. Nous voilà liés, mais d’une manière différente.
J’ouvris la bouche à la recherche d’air. Je sentis des larmes affluer mais je les refoulai. Je ne voulais pas qu’il voit mon trouble. Mes doigts se crispèrent sur les draps alors que j’y enfonçais mes ongles. Il me fallait refouler les larmes, garder de la prestance, rester de glace et être fière.
Je plongeai mon regard dans le sien. Il était impassible et paraissait s’ennuyer. Je libérai mes mains de l’emprise des siennes avant de lui coller la baffe de sa vie.
Puis, je lui tournai le dos et fis pivoter le tableau donnant accès sur sur le couloir vide. Mais avant de quitter les lieux, j’arrachai la bague qui ornait mon index et la lui envoyai en un geste rageur. Il la rattrapa aisément.
Je rejoignis mon dortoir et me changeai en vitesse, avant de me glisser dans mon lit à baldaquin sans faire de bruit. Je refermai les rideaux, me mis sur le ventre avant de plaquer mon visage dans l’oreiller gonflé pour assourdir mes pleurs.
Mon sommeil ne fut pas paisible et les cauchemars le peuplant me réveillèrent. Je tentai de ne faire aucun bruit et de penser à autre chose, mais cela était impossible : j’étais tombée sous le charme de Lucius. Je fixai le dais émeraude sombre piqueté d’étoiles argentées, ressassant mes souvenirs, tout en soupirant de tristesse.
La première fois que j’avais vu Lucius, il avait l’air perdu mais affichait un air suffisant et arrogant qui me plu aussitôt. Je m’approchai de lui et fis un sourire en coin pour le rassurer avant de me présenter sans trop m’imposer. Il rendit mon sourire discrètement et me serrant la main, scellant notre amitié naissante.
Lors de notre dixième Noël passé ensemble, ma famille avait invité la sienne dans l’une des propriétés familiales. Sirius avait boudé dans sa chambre et ne voulait pas en sortir, Regulus était trop jeune et les cousins trop vieux. Lucius était fils unique et ses cousins avaient déclinés l’invitation. C’est durant cette fête que je lui avait présenté mes cousines, arrivées en retard. Car c’est ainsi que les femmes se font le mieux remarquer. Arriver après tout le monde et partir avant tout le monde. De cette fête commença les négociations de mariage.
Le Nouvel An qui suivit fut inoubliable, lui aussi. Nous étions rentré à Poudlard quelques mois plus tôt, pour la plus grande joie de mon jumeau, et les amis de Lucius nous y attendaient pour fêter ce jour avec de l’alcool. Ils avaient 13-14 ans et nous étions bien plus jeune…
Ce souvenir me fit lâcher des flots de larmes.
Un an plus tard, nous avions pris la décision de bousculer les contrats de fiançailles en nous rapprochant considérablement. C’était drôle à faire et chacun y trouvait son compte. Et lorsque nous avions décidé de passer le pas…
Si je m’en mords les doigts maintenant, ce n’a rien à voir avec le résultat en lui-même. Je n’étais plus vierge depuis mes douze ans… Je n’aurais pas dût lui céder aussi facilement quand j’y repense. D’un autre côté, je le savais déterminé à coucher avec une fille le soir même de son anniversaire et si ce n’était pas moi, je crois bien que j’aurais rompu… En y repensant, son attitude s’était complètement modifiée le lendemain. D’un point de vue extérieur, il était tendre et très attentif à moi, mais en vérité tout ce qu’il recherchait, c’était d’expérimenter le plus possible.
Je serrai mes poings de rage contenue, puis soupirai, vaincue. Je me relevai et sortis une fiole emplie d’un liquide bleu nuit que j’avalai cul sec avant d’aller me coucher en vitesse. Amplement aidée par la potion de sommeil sans rêve ingurgitée, je sombrai dans les limbes sombres caractérisant mon domaine de repos…
Narcissa me réveilla en me secouant énergiquement, comme à son habitude… Mon cœur en lambeau, je fonçai sous la douche sans rien dire. Je masquai mes traits tirés à l’aide de maquillage. Mais cela n’eut pas l’air de suffire. Les filles me démasquèrent à peine sortie.
-Passé une mauvaise nuit ? S’inquiéta Andromeda.
-Je…
Je pris une profonde inspiration.
-Lucius m’a… Les contrats ont été signé, couinai-je. Je n’ai pas été choisie.
-Merde ! Jura ma cousine. Et… qui ?
Je fermai violemment les paupières, autant pour ne plus les voir que pour refouler les larmes qui menaçaient de couler de niveau.
-Cissa. C’est elle la future Malefoy, avouai-je.
Je m’effondrai dans les bras d’Andromeda qui me serra contre elle pour me consoler. Sa sœur, elle, était restée figée à cette nouvelle, cessant son activité en plein milieu. Son masque se fissura, mais juste un peu.
-Es-tu sûre de vouloir aller en cours ?
-Je dois faire croire que ça va, que je m’en fiche… reniflai-je.
J’attrapai le mouchoir qu’elle me tendit et me tamponna les yeux avec application. Le maquillage était fichu, mais j’étais bien loin de ce genre de préoccupation. Je tentai un sourire qui tenait plus de la grimace.
-Et puis, avec la gifle que je lui ai collée, j’ai besoin de savoir si il a marqué.
-Je comprends, ricana ma cousine.
Cissy me tapota gentiment l’épaule en m’adressant un sourire triste. Bien qu’elle était heureuse de remporter le trophée, elle comprenait la douleur que je ressentais. Ce n’était jamais agréable de prendre la place de quelqu’un d’autre, surtout dans ces conditions.
Je tentais de lui sourire afin de la rassurer. Bon, il semblerait que ça ne marchait pas étant donné qu’elle me tendit un miroir de poche avec un seul mot d’ordre :
-Entraîne-toi.
C’est ce que je fis. Durant la demi-heure de libre, je m’entraînais à sourire paisiblement et à rendre mes yeux pétillants, comme à l’ordinaire. À remettre en place mon masque. Lorsque j’y arrivai, je narguais mes voisines, plus pour m’occuper l’esprit que par réelle envie. Par contre, j’aurais dû m’arrêter avant, parce qu’à force de titiller le dragon qui dort, on finit par soigner les brûlures !
Je dus donc fuir cette furie à la chevelure noire et tressée, afin de rejoindre mon meilleur ami en train de parler avec Elsa. Cette dernière me sourit, alors que son interlocuteur me regarda avec un air inquiet. J’affichai un sourire heureux.
-Salut ! Fis-je d’une voix enjouée.
-Bah, t’as la forme, toi ! Remarqua ma meilleure amie.
-Bien dormi ? Demanda Severus.
-Comme un bébé ! Et vous ?
-Bien merci, répondirent en même temps Elsa et Severus.
-Je vois !
On éclata de rire tous les trois.
-On va manger ? Proposa Elsa.
-Oh oui !
-Ventre à pattes ! Me reprocha Rogue.
-Fière de l’être ! Répliquai-je en les tirant vers la sortie de la salle commune.
Les chagrins d’amour, ça creuse l’appétit, après tout…
On s’installa à nos places ordinaires à la table de notre maison, discutant joyeusement de tout et de n’importe quoi. Je fis asseoir d’autorité Elsa à ma gauche, tandis que Severus prenait la droite. Elle me jeta un regard effrayé. Je baissai les yeux pour acquiescer. Elle se mordit la lèvre inférieure avant de poser sa main sur mon épaule. Évidemment, mon voisin de droite comprit notre dialogue muet et me sourit gentiment.
-Si tu avais vu le bleu qu’il étrennait hier !
-À ce point ?!
-Hin hin… Une belle quinte ! Je peux te dire qu’il ne s’est pas vanté Lucius ! Ricana-t-il.
-Tu m’étonnes…
-Tu penses qu’on pourra la voir ? Demanda Elsa avec curiosité.
-Certainement ! Il n’arrive pas à l’effacer ni à la cacher ! Nous informa Severus. Même le glamour n’a pas fonctionné.
Je me tortillai sur ma chaise, de plaisir, alors que ma voisine plaquait sa serviette contre sa bouche pour étouffer son fou-rire. Rogue sourit gentiment tout en terminant son assiette.
-En fait, remarquai-je brusquement, je viens juste de m’en souvenir, mais je n’avais pas ôté sa bague… à ce moment-là.
Elsa se mit à trépigner sur sa chaise, piaffant d’impatience. J’échangeai un regard amusé avec Severus. Il s’essuyait la bouche avec sa serviette ses yeux moqueurs posés sur moi. Je me plongeai dans mon assiette, histoire de faire passer le temps à bon escient.
