Le souvenir s’estompa. France sortit du réfectoire et remonta se laver les dents. Elle partit en cours après. Tous ses gestes étaient mécaniques.
Au repas, L s’assit à ses côtés et parla. Il avait de la peine pour son amie. Il savait qu’elle était en état de choc, et il essayait de la faire réagir, en sortant de son mutisme habituel.
-Flora ! Tu m’écoutes ?
-Bien sûr ! Tu parlais du temps qu’il faisait… Un peu froid, cela dit en passant.
Le jeune homme soupira. Elle l’écoutait. « Le temps fera son œuvre, pensa-t-il. Elle l’oubliera. »
Il se tut et se perdit, lui aussi, dans ses souvenirs… Mais il arrêta de penser au passé. « Quelle perte de temps ! Le passé, c’est le passé ! »
-Tu viens ? C’est la reprise des cours !
-J’arrive. Vas-y.
L partit, en se demandant à quoi elle devait bien penser.
Restée seule, la jeune fille chantonna un chant de son pays. Puis elle se leva et partit en cours. A la récréation, elle se promena dans la cour, elle s’était mise à chanter des airs irlandais. Elle fut rejoint par la petite voix du garçonnet blond originaire, comme elle, d’Irlande.
-Tu as une jolie voix Mello.
-Merci !
Il avait de jolis yeux bleus et de longs cheveux blonds. Ils se retrouvaient tout deux dans la chapelle pour prier. Elle aimait cette complicité silencieuse, simplement troublée par leur respiration et le bruit du chapelet qu’ils égrenaient tous deux. Un sourire et un signe de la main leur suffisait pour communiquer. À l’heure du goûter, elle alla au réfectoire. Quand elle ouvrit la porte, tout le monde entonna le chant d’anniversaire. Elle sourit et souffla les quinze bougies.
Tous défilèrent devant elle. On lui offrait des cadeaux qu’elle ouvrait et elle remerciait les offreurs. Les petits venaient l’embrasser ou lui donner des dessins. Mello lui offrit un nouveau chapelet en bois rouge. L lui tendit un paquet contenant un sachet de ses sucettes préférées. Roger tendit un paquet.
-Je l’ai trouvé dans la boîte aux lettres. C’est pour toi.
Elle vit la petite étiquette collée dans un coin. « Pour France« . Elle reconnut l’écriture appliquée de l’absent. Malgré son envie de savoir, elle choisit de l’ouvrir plus tard, quand elle serait seule.
Elle remercia tout le monde et emporta les présents dans sa chambre. Elle rangea délicatement les dessins dans la pochette qu’elle leur avait dédié, mit les vêtements dans son placard, les livres sur l’étagère, les bijoux dans le tiroir. Elle glissa le cadeau de Mello dans sa poche et celui de L dans la table de chevet. Ses yeux se posèrent sur le cadre qui y trônait. Trois silhouettes étaient visibles : France, Backup et L. Le doigt de la jeune fille se posa sur un Backup souriant et ébouriffé tenant une Flora éblouie par le soleil à côté d’un Lawliet hébété et couvert d’herbes.
La photo avait été prise pendant les vacances d’été, quand tout l’orphelinat était parti vers le sud de l’Angleterre. Ces vacances avaient été inoubliables. Backup et elle adoraient nager et ils restaient dans l’eau longtemps, s’aspergeant et plongeant à la recherche de poissons ou autres. Les sorties en ville avec la visite des monuments, puis le quartier libre pendant lequel on vidait son porte-monnaie pour des babioles et on terminait la journée fatigué, une glace à la main… Flora s’en rappellait. Elle avait pris une glace à la vanille et Backup une au chocolat. Ils s’étaient assis sur un banc pour mieux les savourer.
-Elle est bonne ?
-Délicieuse.
-Je peux la goûter ?
-Vas-y. Mais tu m’en laisses, d’accord ?
-Oui, B.
Elle en avait pris une petite bouchée.
-C’est bon. Tu en veux de la mienne ?
-Ouais, pourquoi pas ?
Il s’était, à son tour, penché sur la glace offerte.
-Délicieuse.
-Tu m’as presque tout mangé !
-C’est parce qu’elle était bonne.
-C’est pas une raison !
-Prends de la mienne.
-Non merci.
Elle avait mangé son cornet en ronchonnant.
-Fais pas la tête !
-Je fais pas la tête.
-Tu rigoles ?
Elle lui avait tiré la langue. Il l’avait embrassée.
-…
-Ben quoi ?
-Qu’est-ce qui t’as pris ?
-Tu l’as eu ta glace.
Le souvenir s’estompa et France revint à la réalité. Elle soupira et enfourna une sucette rouge vif. Ses yeux tombèrent sur le paquet qu’elle n’avait pas encore ouvert. C’est un cadeau de B, pensa-t-elle. Elle ouvrit délicatement la boîte, faisant tomber le papier cadeau rouge.
-Un album photo ?
Elle le feuilleta. Sur les pages étaient collées des photos de Strawberries club. Quand ils allaient danser, se promener… des photos prises en « traître ». Elles étaient magnifiques. Des légendes et des dates étaient inscrites en dessous, avec des petits résumés parfois, d’une écriture ronde, un peu écolière. En arrivant à la dernière page, Flora avisa l’enveloppe qui y était collée. Elle l’ouvrit délicatement, et en sortit une feuille remplie d’une écriture rapide et pointue.
« Chère Flora,
Je sais -je pense, plutôt- que mon départ non prévenu va te choquer, voir te déprimer… Rassure-toi. Tu n’y es pour rien. J’avais besoin d’air et celui de la Whammy’s n’était pas assez frais. J’ai besoin d’un air froid, poisseux, qui laisse un petit goût ferreux dans la bouche. Grâce à cette fichu école, je sais comment éviter les vrais ennuis. Je ne peux pas te dire dire où je suis. Pas que je ne te fasse pas confiance, mais il y a deux raisons : ne pas être retrouvé et surtout le fait que je vais souvent changer de planque…
Je garde un (voir deux) œil sur toi. Passe le bonjour à Lawliet, s’il te plaît. Il va me manquer un peu aussi. Passe le bonjour à la petite teigne (Mello), au coquelicot (Matt) et à la poupée javellisée (Near). Dis à la talentueuse Linda qu’elle va beaucoup me manquer.
Tu vas me manquer, toi aussi. Plus que tous ceux de la Whammy’s ensemble. Ta présence le soir va me manquer (laisse Lawli tranquille, ou je me fâche !), ton rire à mes blagues, ta main sur la mienne ou sur mes bras pour m’empêcher de faire une connerie, tes bras toujours ouverts pour me serrer, ta vivacité pour analyser mes pensées et savoir quoi faire. Tu es la seule meilleure amie que j’ai eu. Une vraie sœur pour moi, orphelin de tout. Comme tous, d’ailleurs !
Sinon, vis ta vie normalement et n’y attente pas. J’en serais trop malheureux. Reste vivante pour les autres si tu ne le peux pas pour moi.
Je te surveillerai du mieux que je pourrai. Au revoir et oublie-moi.
Je t’embrasse.
B »
Les larmes emplirent les yeux de Flora. Elle replia la lettre et la rangea dans l’enveloppe. Elle ouvrit de nouveau le tiroir de sa table de chevet et l’y rangea. D’un coup de dent, elle fit éclater l’ovale sucré qui lui emplissait la bouche. Cette dernière fut emplie d’un milliers d’éclats à la fraise. Les morceaux crissèrent sous les dents qui les réduisirent en poussière. Un peu de sel se mélangea à l’arôme sucré. Les larmes dévalèrent sur ses joues hâlées et y creusaient des sillons. La grande brune remonta ses genoux sous son menton et entoura de ses bras ses jambes. Les pleurs secouèrent ses épaules.
-B n’aurait pas aimé te voir ainsi.
-Et alors ? Il n’est plus ici pour me voir dans cet état !
-Arrête de pleurer. Il déteste tes larmes.
-C’est parce qu’elles le mettaient mal à l’aise.
-S’il te plaît… J’aime pas te voir ainsi.
Flora ravala ses larmes et se mit en tailleur, plongeant ses yeux charbons dans les yeux émeraudes qui lui faisaient face.
-Je passais devant ta porte quand je t’ai entendue pleurer.
-Mon œil. Tu n’as rien à faire à l’étage des filles, Mattie.
-L s’inquiétait pour toi. Il m’a envoyé vérifier si tu allais bien.
-Ton avis ?
-Tu déprimes.
-Faux. Je ne déprime pas. Pas encore du moins…
-Ça va ?
L’inquiétude était visible sur le visage juvénile du petit roux.
-Non. Physiquement, ça va. Moralement…
-Ça va pas.
-Ouais. Exactement.
-Tu sais bien qu’un jour il faut partir…
-Je sais…
-Reprends-toi.
-Matt ?
-Oui ?
-Le jour où tu seras dans le même situation que moi, rappelle-moi de te faire la même chose.
-Très drôle.
-C’était pas sensé l’être…
Le petit garçon de sept ans avança timidement vers son aînée et passa ses bras autour de son cou. La grande brune fut surprise, puis lui rendit son étreinte. La porte s’ouvrit sur Mello.
-Euh…
Sans lever la tête, France écarta le bras gauche et le petit blond de huit ans s’y installa. Il blottit son visage angélique dans les longs cheveux de la jeune fille. Ils restèrent tous trois dans cette étreinte silencieuse, se transmettant leur attache profonde et réciproque. France serra fort ses deux petits frères de cœur avec tout l’amour qu’elle pouvait porter. Elle leur transmit l’amour qu’elle portait à B. Elle posa une main sur chacune des petites têtes, et elle les embrassa tendrement sur le front. Elle remarqua qu’ils pleuraient à leur tour. Elle les serra un peu plus fort et les berça, fixant le mur qui lui faisait face. Elle posa sa tête sur le haut du crâne du petit blond. Matt frotta ses yeux verts emplis de larmes, et Mello fit de même de son côté. Le jeune rouquin étouffa un bâillement, se blottit de nouveau contre sa « grande sœur » et s’endormit. Mello serra la taille de la jolie brune et rejoignit, à son tour, le pays des rêves.
