Puis il passa sa belle cape noire sur mes épaules. Il ferma le cordon tout en me souriant d’un air chaleureux. La capuche noire se posa sur mes cheveux éclatants. Mais ses longs doigts sortirent quelques mèches pour encadrer mon visage. Je levai les yeux et lui souris.
La voiture stoppa et la portière s’ouvrit. Kergan sortit, sa canne à la main. Une fois dehors, il me tendit la main. Je posai la mienne dessus et sortis gracieusement de l’habitacle, m’efforçant de garder ma cape fermée. Puis mon compagnon m’offrit son bras, que j’acceptai. À grandes enjambées, nous gagnâmes le hall d’un hôtel avant que le soleil ne nous fasse vraiment mal.
Arrivés à l’intérieur, je tirai ma capuche vers l’arrière. Je retrouvai ma démarche altière et me redressai. Mes cheveux flamboyaient sur le tissu noir. Je suivis Kergan alors qu’il allait chercher la clé et il me mena jusqu’à sa suite.
Une fois la porte fermée, il passa ses bras autour de mon cou, plaquant mon dos à son torse, et tira sur les cordons dorés, faisant glisser la cape à mes pieds. Son bras gauche resta sur mes épaules, tandis que la droite passa derrière mes genoux. Je n’eus pas le temps de réaliser, qu’il m’avait soulevé et que je n’avais plus qu’à serrer son cou pour ne pas tomber. Délicatement, il me posa sur le lit double et m’embrassa une nouvelle fois sur le front et me caressa les cheveux..
-Je serai sur le canapé. Dors bien.
Il sortit sans faire de bruit et ferma la porte derrière lui. Je m’assis, scrutant le noir ambiant. J’enlevai ma ceinture et mes chaussures, les posant à mes côtés. Quand ma tête se posa sur l’oreiller et que je fermai les yeux, le sommeil m’emporta.
À mon réveil, j’enfouis ma tête dans l’oreiller rebondi et inspirai. L’odeur de mon maître m’emplit les narines et me grisa. Puis je me relevai et tâtonnai pour allumer. J’appuyai sur l’interrupteur. Je fus éblouie un bref instant. Tout en me frottant les yeux, je tentai de retrouver mes affaires du bout du pied. Ne trouvant rien, j’ouvris les yeux et notai ma quasi-nudité. Regardant le fauteuil sous la fenêtre aux rideaux tirés, j’avisai la tenue posée nonchalamment dessus.
Je m’en approchai et remarquai le petit mot dessus. Je m’en emparai.
» Saloméa,
J’espère que vous avez bien dormi. J’ai pris la liberté de jeter vos affaires et de vous fournir une tenue plus… appropriée à votre nouveau statut. La salle de bain est la porte jaune. Quand vous serez apprêtée, ayez la bonté de me le signaler, s’il vous plaît.
Je serai dans le salon à vous attendre (la porte bleue).
Kergan. »
Je posai le papier sur la table à côté et m’emparai des vêtements sans vraiment les détailler. Un regard vers l’horloge m’annonça qu’il était 22h 17. Je fonçai vers la porte jaune et avisai la baignoire.
Je me lavai en vitesse puis dépliai la robe. Elle était verte et à ma taille. Des manches évasées et un corsage assez large, sans oublier les motifs en satin vert foncé représentant des branches. Seules les chaussures étaient de mon appartenance. Je rechaussai avec plaisir ces talons.
Sortant de la pièce, je fis face au grand miroir et notai que cette robe dévoilait ma fine taille. J’ouvris la porte bleue et entrai dans le salon. Kergan dégustait un verre de vin sur un canapé bleu pastel. Je m’assis sur le canapé lui faisant face et laissai dériver mon regard sur le salon bleu.
Le plafonnier diffusait une douce lumière sur le plafond blanc cassé. Les murs étaient couverts de papier peint bleu roi. Au sol était posé de la moquette bleue-verte. Une petite table ronde en bois léger se trouvait entre les deux canapés et une table plus grande se trouvait un peu plus loin.
Kergan finit par ouvrir les yeux. Il sourit à ma vue et posa son verre à pied sur la table basse.
-Bonsoir ma chère…
Sa voix ! Grondante comme un orage et chaude comme un soir d’été !
-Bonsoir, maître.
Je m’autorisai un sourire et plantai mes yeux dans les siens. Il finit par se lever et me fit signe de faire de même. Ce que je fis avec la même grâce que lui.
Il enfila une veste noire et attacha ses beaux cheveux longs et noirs en catogan. Il s’empara de sa canne après avoir enfilé sa cape.
Il me tendit une veste de fourrure blanche que je me dépêchai de mettre. Il fixa mes cheveux. Je relevai la masse rousse pour en faire un chignon soigné, vérifiant le résultat devant un miroir. J’en étais assez satisfaite.
Une mince chaîne dorée glissa le long de mon cou, accompagnée de longs doigts blancs pour l’accrocher. Je restai figée devant le présent et les larmes me vinrent aux yeux quand les mêmes doigts m’accrochèrent des pendants d’oreilles identiques au pendentif.
Un rectangle de métal brun et des rangs de petites émeraudes et diamants. C’était un cadeau que je devais recevoir à mes douze ans..
-Comment… Comment l’as-tu eu ?
-Tes parents me l’ont donné le lendemain de ton… départ. Ils étaient persuadés que j’allais te retrouver…
Je battis des paupières, histoire de chasser les larmes et les essuyai d’un revers de main rageur.
Une autre main se posa sur mon épaule et glissa le long de mon bras pour s’emparer de mon poignet et me tirer. Sortant de l’escalier, son bras passa sous le mien et il ralentit le pas. Je redressai la tête et affichai un sourire sans chaleur, un sourire de courtoisie auquel ni l’un ni l’autre ne croyions.
Une fois à l’extérieur, l’air frais s’engouffra dans nos vêtements. Le chauffeur ouvrit la porte arrière et m’aida à monter. Kergan prit place à mes côtés et le chauffeur lui tendit une boîte qu’il posa sur ses genoux.
-Merci Karl.
Ce dernier hocha la tête et ferma la porte pour aller prendre le volant. La voiture démarra et je me calai un peu plus confortablement dans la banquette. Le paysage parisien défile par la fenêtre et un poids relativement léger se fit ressentir au niveau de mes genoux.
Un petit paquet rectangulaire et plat s’y trouvait. Je déchirai doucement le papier mauve sous le regard de mon maître. Je découvris deux bracelets d’argent que je fis passer à mon bras droit.
Je les faisais tinter du bout de l’ongle, un air ravi sur la figure. Mon voisin de droite sourit et passa un bras sur mes épaules, me plaquant à lui et déposant un baiser sur mon front. Je blottis mon visage dans son cou.
-Tu as bien dormi ? S’enquierit-il.
-Je n’avais pas dormi pareillement depuis au moins trois ans !
-J’en suis heureux.
Et c’est vrai, il souriait.
-Je ne mérite pas tant de cadeaux…
-Tu seras tantôt ma femme. Cet événement mérite bien de petits sacrifices.
-Et, où allons-nous ?
-Je donne ce soir une représentation.
-Nous allons donc dîner…
-Bien sûr !
Nous échangeâmes un sourire carnassier, ce qui dévoila nos canines blanches qui scintillèrent. Il était d’une beauté différente, une beauté cruelle et un peu sadique.
Je rapprochai mon visage du sien, fermant les yeux, réglant mon souffle et me préparant à de l’apnée prolongée…
La voiture s’arrêta et Karl ouvrit la porte. Je grondai, mais aucun des deux ne sourcilla. Une fois à l’extérieur, Kergan me glissa une liasse de feuillets entre les mains.
-Que veux-tu que je fasse de ces partitions ?
-Tu les connais, non ?!
-En effet.
-Que dirais-tu d’un petit duo ?
-Je n’ai pas d’instrument…
-J’en ai un… pour toi.
-Alors c’est d’accord. Ce sera même avec plaisir.
-Révise-les.
-Bien maître.
-Ah ! Une dernière chose !
-Oui ?
Je tendis ma veste à la femme du vestiaire qui me donna un jeton en retour. Je souris en voyant le chiffre. Un 13 orange sur le cercle vert. Je le glissai dans ma poche.
-Évite d’ouvrir ta bouche quand tu parles. Voici ton billet.
Il me tendit un papier blanc crème.
-Bien. D’accord. À tout à l’heure, j’imagine.
-J’enverrai quelqu’un te chercher.
Je hochai la tête et le frôlai avant de monter l’escalier. Je tendis mon bout de papier à un jeune homme qui m’indiqua une grande porte couleur prune que je poussai.
Une rangée de dix fauteuils tendus de velours bleu sur un balcon sombre donnant sur la salle immense. La scène était plongée dans le noir, le parterre se remplissait dans un brouhaha discret, mais présent.
C’est dans une quasi-obscurité, que je déchiffrai les portées, en attendant le début. Les 9 autres sièges restèrent vides, jusqu’à 10h 30.
Je posai les papiers une fois mémorisés, et quand la salle s’était tue. La scène fut éclairée. Deux hommes firent leur apparition. Mon maître portait un violon et un archet. Tous deux étaient délicatement ouvragés.
-Mesdames et messieurs, maître Kergan !
Des applaudissements se firent entendre.
Le concert commença. Les notes roulaient comme des vagues et hypnotisaient le public. J’eus un petit sourire en voyant ces visages si près de l’extase.
Soudain, une main rugueuse se posa sur mon épaule nue. Je m’efforçai à rester calme et tournai la tête.
-Venez. Maître Kergan vous attend.
-Bien.
Discrètement, je me levai, emportant toutes mes affaires, calant mes pas dans ceux du jeune homme.
Au moment où nous arrivions dans les coulisses, Kergan annonça l’entracte. Il me rejoignit bien vite.
-Qu’en penses-tu ?
-C’était… envoûtant.
-C’est le mot.
Il me sourit.
-Personne n’a trouvé le mot jusqu’à maintenant.
-Les humains sont bêtes.
-Il ne faut pas les dénigrer, ma belle. Ils ont sûrement des qualités…
-Oui, ils sont délicieux.
Il se mit à rire, sans retenue, et j’esquissai un petit sourire.
-Tu as raison. Tiens.
Il avait repris son sérieux. Dans ses bras, une boite à violon reposait. Je m’en emparai et l’ouvris. L’instrument était d’un bois un peu rouge et parfaitement décoré. Avec des gestes délicats, je le pris et pinçai les cordes. Le son était juste et cristallin. Kergan me tendit l’archet. Je posai ce dernier sur les cordes et jouai un peu.
