-Un problème ?
-Ma famille connaît un Kergan.
-Je suis du nord-est de la Transylvanie.
-Pareil.
-Je ne connais pas de Clara…
Sa voix s’était faite tranchante et glaciale. Je replaçai une mèche de cheveux.
-Je m’appelle Saloméa Sofia Claudiane Toldo y León.
-Il est assez rare de rencontrer un Transylvanien au nom espagnol.
-Le soleil espagnol ne plaisait pas à mon ancêtre, et il se trouva un amour inestimable pour les montagnes de Transylvanie…
-Amour dont ses descendants n’ont pas l’air d’avoir porté.
-Au contraire !
-Pourriez-vous m’expliquer votre présence en France, alors ?
-Mes parents voulaient que je prenne un mari qui ne me convenait pas.
Je remarquai alors que j’avais repris mes anciennes manières et que mes paroles étaient plus élaborées qu’elles n’auraient du l’être. Je me mordis les lèvres. Il sourit et fixa le paysage qui défilait.
-Et vous vous êtes enfuie…
-Oui.
-À quel âge ?
-12 ans. Ou plutôt j’allais avoir 12 ans.
-Comment se serait appelé votre mari ?
-…
Je ne répondis pas et fixai mes pieds chaussés de sandales noires.
-Vous ne le savez pas ?
-Si, soupirai-je. Oh, si ! Je le sais que trop bien… C’est notre maître à tous…
Je tournai ma tête vers la portière et mes larmes coulèrent.
-Et vous avez fui votre seigneur ?
-Je ne me trouvais pas assez à la hauteur pour le rôle d’épouse…
-Vous l’avez fui.
Sa voix s’était faite implacable. Je déglutis avec peine.
-Je vous ai déjà répondu.
-C’est une simple constatation.
Il caressa mes cheveux et enroula son bras autour de mes épaules, pour me plaquer contre son torse. Je ne cache pas que j’étais surprise. Il me tourna de sorte que nous soyons face à face.
-Quel est ce nom ?
Il me fixait de ses yeux sombres.
-On… on le surnommait Kergan le trouvère…
-Hm…
Il fit glisser la fourrure et mon haut. Sa main se cala à l’intérieur de ma cuisse. Il se pencha sur moi. Je passai un bras dans son dos et nichai mon visage dans son cou. Par réflexe, j’inspirai son odeur et je frissonnai. Il portait une odeur de mort… Il me mordit le cou délicatement. Ce que je fis au même moment.
Quand la douleur nous traversa tous deux, Kergan me relâcha aussitôt et me regarda. Du sang dégoulinait sur son menton. Mais de la surprise se lisait dans son regard.
Timidement, je me plaquai à lui et tirai le bout de la langue. Je léchai à petits coups le liquide chaud échappé de mes veines. Arrivée près de ses lèvres, je cessai. Il me regarda. Puis, se pencha et recueillit du bout de la langue son sang qui maculait mon menton. Sa langue s’aventura trop près de ma bouche et s’y égara. Je découvris ses dents tranchantes, comme lui les miennes. Je me penchai vers l’arrière, l’entraînant avec et sur moi. Ses mains passèrent sous ma jupe pendant que les miennes allèrent sous la fine chemise blanche. Je détachai la cape noire qui glissa lentement de ses épaules. Il émit une sorte de feulement. Je cessai et posai de nouveau mes mains sur ses omoplates. Je me fis poupée entre ses mains. Il dû remarquer mon absence de lutte et me lâcha aussitôt. Ses yeux noirs s’ancrèrent dans les miens. Sa main gauche s’accrocha dans des mèches de mes cheveux épars. Sa voix n’était plus qu’un murmure, un froissement de vêtements.
-Je suis ton maître.
-…
-Ton attitude le prouve.
Il me montra les dents dans un sourire féroce et triomphant.
-Je n’ai pas de maître.
Ma voix était égale à la sienne. Avec un accent de colère.
-Bien sûr que si… Tu l’as toi-même reconnu…
Sa main se crispa et me tira les cheveux.
-Pourquoi m’as-tu fui ?
-Je l’ai déjà dit.
-Je ne crois pas aux mensonges…
Sa voix était trop douce, comme du velours. La mienne était dure, tranchante et assurée comme des larmes de poignards.
-Le mariage ne me plaisait pas.
-Comme toutes filles, tu rêvais d’amour, c’est ça ?
-Si encore il n’y avait que ça…
-Tu avais peur de moi.
L’accusation était sortie, et le ton était implacable.
-Oui.
-Et maintenant, que penses-tu de moi ?
-Je ne suis pas prête à m’engager avec toi… Mais…
-Je ne te suis pas indifférent.
-Voilà…
Il sourit, dévoilant ses canines. Je lui rendis son sourire et pris appui sur mes coudes. Je penchai ma tête en arrière, dévoilant ma gorge. Je pense qu’il comprit. Il passa ses longs doigts aux ongles parfaits sur cette douce blancheur. Je frissonnai au contact de sa bouche et de sa langue sur ma gorge.
Il passa sa langue sur cette partie de peau pâle. Je sentais son souffle. Je déglutis au moment où il posa ses lèvres.
Toujours collé à moi, Kergan prit la parole.
-Si je résume bien, tu m’as fui par peur, et maintenant qu’on se retrouve, tu acceptes de revenir à moi…
-Oui, murmurai-je.
Un simple souffle s’échappant de mes lèvres.
-Acceptes-tu de prendre cette place que tu as dédaigné quatre ans plus tôt ?
-Si tu m’en trouves toujours digne, oui…
Je fermai les yeux, me délectant de l’instant, lui plaqué à moi et moi retrouvant une chance de redevenir celle que j’étais.
-Je t’en trouve toujours digne, malgré ce que tu penses de toi. Tu te donnes une mauvaise image de toi-même. Mais tu es toujours la même beauté que j’ai connue il y a longtemps.
J’écarquillai les yeux, effarée de ses propos. Il releva la tête et plongea ses onyx dans mes lapis-lazuli. Il m’aida à me rasseoir.
-Oui, Saloméa. Ce n’était pas un mariage d’affaire, mais d’amour…
Les larmes me vinrent et coulèrent sans retenue. Mon ami passa son bras gauche autour de ma taille et donna un coup du pommeau de sa canne d’argent contre la vitre nous séparant du chauffeur.
Je ne saisis pas l’ordre, car j’avais blotti ma tête sur son épaule et sous sa cape, mais la voiture eut l’air d’avoir une destination fixe. Je craignis d’être reposée à la rue où il m’avait fait monter. Je me crispai et mes doigts s’agrippèrent à sa chemise blanche. Il me caressa les cheveux et m’embrassa le front.
-Je vais t’aider à reprendre ton rang et à redevenir celle que tu étais. Je te le jure.
