Les vampires existent toujours.
C’est plutôt une bonne entrée en matière, vous ne trouvez pas ?
En tout cas, c’est ainsi que la nouvelle page de mon journal commence.
J’ignore pourquoi je l’écris d’ailleurs. Je n’ai ni parents ni famille auprès de qui le transmettre.
Vous trouvez sans doute cela triste, de la part d’une enfant d’une quinzaine d’années. Vous le serez sans doute moins en apprenant que j’ai fêté ces quinze ans plus d’une fois.
Mais j’en ai moins la possibilité, ces derniers temps.
Selon mes plus vieux souvenirs, j’ai vu le jour dans le nord de l’Allemagne, une bourgade sans doute oubliée par le temps et les cartographes. Je suis incapable de savoir si je suis née avec cette soif de sang ou si j’ai été transformée.
J’étais trop jeune pour le demander à mes parents et maintenant que ça peut m’intéresser… Ils ne sont plus là.
Ils ne sont pas forcément morts, n’allez rien vous imaginer.
Les villages perdus dans la consanguinité et le temps disparaissent, étouffés par les progrès et leur bêtises. Vidés par des vampires trop gourmands.
Mes parents ont sans doute subi cet exil forcé.
-Clara ? C’est l’heure !
-J’arrive Baptistine.
Camouflant mon soupir, je cache mon journal au milieu de mes affaires. Bien que je le rédigeais dans cet allemand presque archaïque dans lequel je m’exprime comme un réflexe, je préfère éviter le moindre risque inutile. Après tout, un bon linguiste ou traducteur arriverait sans doute à comprendre la suite de mots. Et, bien que cela reste les pensées niaises d’une « petite » fille, ma nature reste transparente, ayant pris l’habitude de garder le compte de mes chasses nocturnes.
Mes talons claquent bruyamment dans l’escalier alors que je m’empresse à la suite de ma colocataire qui est déjà presque en bas. Si je ne m’empresse pas, je cours le risque de voir les meilleurs clients me passer sous le nez… Pas comme si je le faisais pour l’argent, au fond, ou pour avoir du sexe.
Malgré ma nature, malgré mon âge réel, je reste une petite fille. Une enfant qui rêve d’un foyer agréable où j’élèverais les enfants que m’aurait donné mon mari auprès de qui je trouverais amour et confort.
Puis je me secoue et je me rends compte que ce n’est pas fait pour moi. Que les années à être seule, à m’occuper de moi et à m’en sortir m’ont donné trop de caractère, trop d’envie, de liberté, pour me laisser dominer par un homme quelconque. Un vampire, je ne dirais pas.
Mais j’avais déjà fui un mariage avec un vampire, ce n’était pas pour en trouver un autre…
Remontant la fourrure sur mes épaules, je m’adossai au mur, tentant de me mettre en valeur au milieu de cet océan de corps plus épanouis que le mien. Je faisais définitivement trop jeune pour ce métier, ce milieu, avec mes petits seins et mon visage encore rond, mes grands yeux naïfs et mon sourire facile. Ce n’est pas une manière de séduire, bien au contraire, ça a même tendance à faire fuir les possibles clients que mon apparente jeunesse dérangent.
Désolée que ma puberté s’étende sur un siècle…
Mais « heureusement », je finissais toujours par trouver un intéressé que je guidais jusqu’à l’étage ou qui m’emmenait dans sa voiture, avant de le saigner sans grand scrupule. Après tout, ils avaient accepté tous les risques par eux-même, non ?
Mais parfois, comme ce soir, c’était diète. L’air boudeur, je rentrais dans ma chambre, vaguement amusée des bruits indécents qui provenaient des différentes chambres aménagées.
Ce n’était pas grave, j’avais suffisamment volé pour assurer ma part de loyer et, ni Baptistine ni moi, n’avions de mac, donc hormis les besoins « humains », notre argent était à nous.
Manquerait plus que ça, tiens…
Profitant des activités de ma colocataire, je sortis mon journal, reprenant sa rédaction.
Je n’ai plus de nouvelles de leur part, mais ils ont suffisamment vécu pour savoir se retourner sans même se décoiffer.
Selon les lois vampiriques, je devrais créer un clan, une famille, de la manière que je voudrais. Mais je ne le veux pas. J’aime ma liberté, même si les humains sont plus méfiants, plus réticents à nous suivre, ce qui peut nous rendre brutal, pour peu que nous soyons assoiffés. Ça m’est arrivé, plus d’une fois, dans les premiers temps de mon errance. Ce n’était jamais très beau à voir et toujours très salissant.
Jamais je ne pourrais porter à nouveau cette robe… De toute façon, elle est passée de mode. Un mal pour un bien.
Il est bon de vivre dans le temps présent, voire le futur, lorsqu’on fait partie des créatures de la nuit.
Notez que je ne parle pas que des vampires. Vous croyez franchement que notre race est la seule à exister parmi toutes ces légendes existantes ?
Fadaises.
Nous sommes légions, diurnes et nocturnes, bénéfiques et maléfiques. Et nous sommes là, juste parmi vous, vous imitant, vous parodiant, nous repaissant de vous.
-Tu as veillé toute la journée ?
L’interruption provenant une nouvelle fois de ma colocataire, je sursautai à peine. Malgré ma concentration, je l’avais sentie. À la place, je levai vers elle un masque d’étonnement naïf.
-C’est déjà la nuit ? Je n’ai pas vu le temps passer…
-Je t’ai déjà dit que tu passais trop de temps à écrire, s’amusa Baptistine. Tu vas finir par avoir l’air malade si tu ne dors pas plus. Tu es déjà toute blanche…
Je la laissai me caresser la joue, perdue dans mes pensées, bien que je la fusillai du regard. Le côté maternel de mon amie me donnait parfois envie de lui hurler dessus. Mais, comme c’est elle qui m’a offert un toit -contre rétribution- je préférais me mordre la langue, laissant le liquide au goût amer emplir ma bouche.
Les vampires n’ont pas de sang dans les veines.
-On y va ? Finis-je par râler.
-Mais je n’attends que toi !
Continuant de ronchonner, je lui emboîtai le pas, non sans camoufler de nouveau mes écrits et d’attraper mon étole grâce auquel je pouvais jouer les mystérieuses.
Ouais bah, pardonnez ma poitrine naissante, hein, c’est encore la puberté pour moi.
Si j’attrapais ce précepteur qui avait bâclé à ce point mon éducation vampirique, on verra bien si il avait une tête à chapeau, lui !
Je remâchais silencieusement sans me rendre compte de l’air féroce que j’avais dû involontairement prendre, plongée dans mes projets vengeurs, lorsque je reçus un coup de coude dans les côtes, m’alignant de nouveau avec la réalité. Oups.
Alexandra me fixait d’un air méprisant… ah non, c’est normal, elle me regarde toujours comme ça, pendant que les autres étaient clairement vexés ou cachaient leurs fureurs dans des sourires faux.
Je fixai sans comprendre ma colocataire qui m’avait extirpé de ma réflexion. Elle n’eut pas le temps de m’expliquer quoi que ce soit que Nina accourait bruyamment, l’air d’une fouine ayant trouvé un nid de souriceaux.
-Vu que Clara n’a pas l’air très enthousiaste, je veux bien prendre sur place !
Sa voix criarde fit grimacer tout le monde, chauffeur compris.
Le temps de retrouver l’ouïe, je pus analyser et ainsi conclure que j’étais celle qui avait été sélectionnée.
D’où la réaction de mes chers semblables. Pour une fois que je leur grillais la politesse, tiens !
Laissant Alexandra rabrouer Nina pour son insolence, je tentai de rejoindre le vieil homme sans perdre une chaussure au passage. Pas qu’elles me survivraient dans les minutes à venir, mais bon… Image de marque, quoi ! Essayons de rester digne malgré l’étole défraîchie et la robe froissée.
Un sourire charmeur plaqué sur le visage, je cachais un peu mon visage de mes cheveux, camouflant ainsi la crainte me rongeant les entrailles.
L’air avait un goût étrange, un goût de mort, et ce n’était pas pour me rassurer.
Combien de prostitués, mâle et femelle, montaient pour ne jamais redescendre de ces voitures obscures et anonymes ?
Ma nature non humaine ne m’offre qu’une chance supplémentaire pour m’en sortir, je suis bien trop jeune et pas assez nourrie, pour être sûre de m’en sortir.
Sans un mort, le senior m’ouvrit la porte, m’invitant à disparaître dans les ombres. Bon, plus le choix. Il est bien trop tard pour faire demi-tour. Et pas sûr d’en sortir indemne si je m’enfuis.
La portière claque dans mon dos, telle une condamnation et je m’échoue sur la banquette en tentant de paraître gracieuse. Vu l’obscurité, je devais juste m’assurer de ne pas m’écrouler sur la banquette ou faire du bruit.
Ce n’est pas comme si il pouvait voir. Et moi non plus.
Encore un petit siècle ou deux avant d’obtenir la vision nocturne…
-Bonsoir…
Puisant dans mes dons de séduction innés, je rendis ce simple mot d’une sensualité exquise. Bon, les phéromones, ça aide pas mal, c’est vrai.
Toute concentrée que j’étais, je faillis glisser sur le sol à cause du sursaut provoqué par la pression soudaine d’une main sur ma cuisse. Et quelle pression ! Si mon sang avait été rouge, nul doute que j’aurais un bleu…
-Vous voilà bien pressé, poursuivis-je de ma voix de gorge. Pourquoi ne pas plutôt… prendre notre temps ?
À tâtons, je me glissai jusqu’à lui, parcourant son torse des mains à la recherche d’un col, d’une quelconque fermeture avec laquelle jouer…
Au lieu de ça, mes doigts rencontrèrent quelque chose de tranchant. Suffisamment pour érafler la peau naturellement résistante.
Le mauvais pressentiment qui me tordait les entrailles se fit plus violent, me tombant sur les épaules alors que mon dos percutait la portière et qu’un corps pesait sur le mien, m’interdisant le moindre geste. Un souffle chaud et fétide me frappait le visage au rythme de la respiration de mon futur agresseur. Lâchement, je détournai la tête et fermai les paupières du plus fort que je le pouvais, mes yeux brûlant sous la montée du venin qui me servait de larmes.
Que cela finisse vite…
