Et j’attendais… J’attendais de pouvoir descendre. Je ne savais pas pourquoi mais je ne pouvais pas descendre. Mon tour n’était tout simplement pas arrivé. Machinalement, je comptais le nombre de tours de gares croisées. J’avais aussi remarqué que l’arrêt à la gare de départ était plus long. Des gens montaient. Aux autres arrêts, les gens ne faisaient que descendre… Au début, ça intriguait. Après, on s’en foutait. On se mettait à se dire que c’est dans l’ordre des choses, j’imagine… Il arrivait que des silhouettes blanches surgissent, scrutent les passagers puis disparaissent. Suivaient alors les contrôleurs. Éternelles tâches bleues. Ils leur arrivait d’échanger des tickets par d’autres ou de faire sortir des passagers. Comme ça m’est arrivé…
La gare de « M-la-verte », je n’aurais fait que la voir. J’ai été posée à une gare dont j’ignorais jusqu’à l’existence. « R-la-chance » indiquait son fronton. Je ne savais pas comment réagir. Bon signe ? En bonne superstitieuse que j’étais, je me convainquis d’être détendue. Ce ne pouvait qu’être un présage heureux, non ?
Des gens en veste bordeaux et jeans délavés artistiquement nous attendaient. Ils souriaient largement. À tel point qu’on avait la sensation que de la chaleur s’en dégageait et nous atteignait. Je frissonnai. L’impression d’avoir passé une journée sous le soleil s’empara de mon esprit. J’étais apaisée, comme après des vacances au soleil. Pas comme si je venais de sortir d’un train dans lequel j’avais passé six années de ma vie…
Levant le regard sur les nuages cotonneux et tout blancs, j’avançai sans regarder où mes pieds m’emmenaient. Et j’étais plutôt contente de leur destination : un car à double étage. Où les hommes en bordeaux nous attendaient. En montant, une femme que j’étiquetai comme « hôtesse » me salua. Après déclinaison de mes données nominales et un regard sur sa liste, elle me guida à ma place : une rangée de trois sièges inclinables. Des rideaux masquaient les vitres. Ils étaient en satin rouge et bordés de dentelles blanches. De minces fils d’or et argents cousus au travers interpellaient l’œil. La feutrine bronze clair tapissant les sièges étaient douce au toucher, confortable.
Je pris place avec bonheur, savourant le confort des lieux mis à ma disposition pour un nouveau voyage. Mais… vers où ? Le doute m’assaillit, une fois bien installée. Jetant un regard par la fenêtre, le changement de paysage m’absorba toute entière. J’en oubliai l’angoisse de la destination. Mon attention fut réclamée par la personne se situant devant moi. J’hésitai. Devais-je lui répondre ou l’ignorer ?
Un regard vers lui me convainquit de m’occuper de lui. Des cheveux châtains bouclés lui donnant un air calme et noble, des yeux verrons rieurs et pétillants de joie, de petites tâches de rousseurs sur les pommettes, de profondes fossettes, une voix grave et rassurante, de larges épaules… Je crois que je suis tombée amoureuse…
En accord avec son apparence, il me fit beaucoup rire. Le trajet était bien plus agréable avec un voisin drôle et charmant. Je ne sais pas comment cela est arrivé, toujours est-il que les sièges se transformèrent en couchettes. Comme il était placé juste devant moi, les nôtres étaient côte à côte. Les lumières vacillèrent et finir par s’éteindre. Seule la Lune nous éclairait, se reflétant dans nos yeux. Les discussions se turent ou baissèrent de plusieurs tons.
Le sommeil nous prit dans ses bras et nous nous endormîmes en nous tenant la main. Nous nous réveillâmes le lendemain dans la même position. N’en parlons pas, d’accord.
Les lits redevinrent sièges et nos discussions se poursuivirent, tout comme le décor qui se modifiait à chaque kilomètre parcouru.
Et ainsi défilèrent les journées, guère différentes. Après six années passées dans un train sans bouger, ça ne me dérangeait pas plus que ça, surtout qu’au moins je pouvais communiquer avec les gens m’entourant, et ça m’avait manqué.
Une semaine. C’est la durée exacte de ce trajet de bus, entre le départ de « R-la-chance » et notre arrivée à cet aéroport à l’apparence étonnante. « Mesure d’urgence » ai-je pu entendre autour de nous. Les personnes vêtues de bordeaux et gris-blanc nous ont abandonnés là, après nous avoir adressé leur « sourire soleil », nous laissant ainsi seuls et sans repères.
N’ayant rien d’autre à faire, je scrutai le bâtiment nous faisant face. Entièrement de bois vernis, avec larges fenêtres opaques et des portes coulissantes noires et lustrées. Nous patientions sur un sol dallé et jaunâtre.
Cela devait bien faire une demi-heure que l’on attendait. J’avais finis par m’asseoir en tailleur, scrutant le sol à la recherche d’imperfection. Le silence que nous avions mis en place me pesait horriblement. Et aucun d’entre nous ne tentait de le faire voler en éclat. Le bâtiment et les dalles observées dans les moindres détails, je reportai mon attention sur mes compagnons de voyage.
Je les passai alors au crible. Seulement une petite fille. Les autres étaient des garçons d’environ mon âge. Mais quel âge ? Entre quinze et vingt ans. Si mon corps avait vingt ans, mon esprit n’avait pas évolué, je pense. J’avais toujours seize ans dans ma tête.
Finalement, une silhouette vînt à nous. Des talons claquant, marquant un rythme désagréable, un chignon impeccable dont aucune mèche ne s’échappait, une paire de lunettes à grosses montures noires remontée dans les cheveux blonds-roux, une peau bronzée. Elle portait une veste de tailleur cintrée à la taille accompagnée d’une jupe serrée allant jusqu’aux genoux et un fin collant noir.
C’est d’une voix nasillarde et atone qu’elle nous demanda de la suivre. Chose qu’on fit presque instantanément.
On entra dans l’aéroport dont l’ambiance froide et morne contrastait avec son extérieur chaleureux. Des fauteuils et autres meubles étaient disséminés mais on ne s’arrêta pas, pressés par la dame qui faisait des enjambées plus en plus grandes à chaque fois.
L’aéroport n’était pas bien grand et notre rythme bien trop soutenu. Nous arrivâmes devant la porte d’embarquement où notre hôtesse nous planta après un signe de tête. Juste le temps d’être furieux qu’un steward à l’uniforme assez militaire vint nous chercher pour nous faire entrer dans l’engin.
Ce n’est qu’une fois installés confortablement que nous nous détendîmes réellement. Le décollage se passa sans problème et les discussions étaient vives et joyeuses. L’heure tournant vite, notre étonnement fut non feint lorsque des hôtesses vinrent placer un plateau-repas devant nous.
J’étais tellement étonnée que, portant ma main à ma bouche, je laissai échapper quelques larmes. Je suis bien incapable d’expliquer quel sentiment m’animait. Joie ? Espoir ? Colère ? Tristesse ? Aucune idée vous dis-je. Toujours est-il que je n’étais pas la seule à réagir aussi bizarrement et que la jeune fille me fournit un mouchoir en tissu avec un sourire réconfortant. Comme si elle en avait l’habitude. Mais songez-y ! Six ans que je n’avais pas mangé quoi que ce soit. Était-ce un signe ?
Je n’ai jamais autant apprécié la nourriture. Un silence des plus religieux s’était installé, chacun savourant son plateau. Ce dernier fini, une petite pause se fit avant que la conversation ne reprenne. Mais elle fut de courte durée, car nous fûmes plongés dans une torpeur cotonneuse des plus agréables, telle une sieste après un grand déjeuner en famille.
Je m’éveillai lentement, reprenant conscience avec difficulté. Tuyau dans le nez, tuyau dans la bouche, brûlure dans le bras. Je vous épargne le reste.
C’est sans problème que je m’imaginais la couleur uniforme de ce qui m’entourait : blanc. J’étais donc à l’hôpital. J’étais aussi bien incapable de bouger. Pourquoi ?
Impossible de me rendormir. Regarder le plafond ? Déjà fait. Des bips sonores finirent par me faire tourner la tête dans leur direction. Des machines, un électrocardiogramme. Cool.
Quelques jours passèrent durant lesquels ma famille vint me voir. Un jour, une infirmière me prévint que j’allais intégrer une autre chambre où je ne serais plus seule. Nous y serions onze, paraîtrait-il… avec une petite fille et des garçons de mon âge…
