Tout le monde connaît la question : »y a-t-il une vie après la mort ? ». Les avis divergent. Certains soutiennent que oui, s’appuyant sur une quelconque religion promettant milles et une vies, d’autres s’abîmant dans des méandres obscurs de raisons scientifiques prouvant par a + b – c x d ∕ e que la seule vie nous attendant après celle-ci est le voyage continuel à l’aide des éléments et animaux.
Moi, Laëticia, vingt-et-un ans, je peux vous dire que des vies, on en a à foison juste après l’échéance de la précédente. Je sais ce que vous allez dire. À vingt-et-un ans, on sait pas grand chose de la vie et blablabla blablabla. Effectivement, je ne sais pas grand chose de la vie (cachez votre mine gagnante), après tout on ne m’a pas laissé beaucoup de temps. Mais du côté de la non-vie, non-mort ou coma si vous préférez, la, je suis calée.
Tentative de suicide ont colporté les policiers et mon entourage. Connard de Matthias, si vous voulez mon avis. Cette enflure m’avait enfoncé de force une de ses aiguilles dans le coude avant d’y faire couler la substance illicite s’y trouvant. Pouf ! Direct à la gare pour prendre un ticket en partance pour le monde des hallucinations avec arrêt à Bad Trip Land. C’est vrai que me retrouver allongé en travers de la baignoire, les jambes pendantes, ça avait de quoi s’y méprendre !
Mais il suffisait de demander. La p’tite Laëticia, elle mordait la vie à pleine dents sans en faire tomber ne serait-ce une miette ! C’est vrai, à quinze presque seize ans, la vie est pas mal ! On a ce qu’on veut, assez vieux mais en restant tout de même jeune en fonction de nos souhaits. On profite d’être encore à la charge de nos parents pour faire ce qu’on veut.
Mais voilà ! L’amour rend bête. L’amour est stupide. L’amour est aveugle. Alors, quand ces trois caractéristiques sont mélangées, il est plus que facile de comprendre pourquoi je suis sortie avec ce crétin de Matthias. C’est sûr qu’il était bien loin des critères de petit-ami idéal que je m’étais fixé ! Il était de taille moyenne, des cheveux châtains-blonds dans tous les sens, des yeux verts bouteille, une peau pâle… Certes, il était plutôt mignon. Mais non seulement il n’était pas mon genre, mais en plus, ses yeux injectés de sang étaient étaient soulignés de poches disgracieuses, ses cheveux étaient sales, ses membres tremblaient sans cesse, il ne savait pas aligner deux mots ou presque…
Oui, Matthias était un drogué. Si moi j’étais une droguée de la vie, lui l’était de la mort. Il faisait peine à voir deux minutes, puis on évitait sa présence jusqu’à sa mort.
Donc, bref, le malheur fut fait et je pus prendre place dans ce train aux couleurs dégradées allant d’un gris sombre à un blanc épuré. Chaque siège était dirigé vers l’avant. Des silhouettes étaient visibles. Mais rien de précis. Femmes ? Hommes ? Jeunes ? Vieux ? Quelle était leur histoire ? Nos bouches ne parlaient pas, nos yeux avaient du mal à discerner le monde nous entourant, nos corps étaient cloués à nos sièges. En fait non. Certains se levaient, s’agitaient, parlaient ou riaient… Des sourires fleurissaient sur quelques ombres.
Ce train s’arrêtait souvent. Mais ce n’était jamais pour moi. Il m’arrivait souvent de vérifier mon ticket. C’est l’une de mes plus grandes peurs : rater ma station. Des heures passaient. On ne mangeait pas, on ne dormait pas, on ne jouait pas… On ne vivait pas, tout simplement. Moi qui ne supportait pas l’attente, j’avais fini par apprendre à être patiente. Mon voyage a duré environ six ans. Je n’ai jamais vu mon arrêt.
Un contrôleur a soudainement surgit devant moi.
Le choc. Je pouvais voir à quoi il ressemblait. Pourtant, ses traits n’étaient pas fixes. Un visage d’homme. Clignement de paupières. Un visage de femme. Il était habillé d’une chemise grise finement rayé de vert, d’une veste marine avec des épaulettes dorées et un cordon blanc accroché à l’épaule gauche passant sous le bras pour se rattacher derrière, et d’un pantalon de toile marine rentré dans des bottes en cuir où des boutons argentés luisaient.
Après m’avoir réclamé mon billet, il l’examina et sortit une liste. Je le vis la parcourir. Du moins, c’est ce qu’il me semblait. Relevant la tête, il m’agrippa le bras et chiffonna mon ticket. Je regardai ce bout de papier jeté dans un coin de à terre. Je n’en croyais pas mes yeux. Je ne pus me séparer de cette vision alors que cet homme en uniforme me tirait hors du wagon. Les silhouettes grises que je croisai me saluèrent en souriant et m’adressèrent des signes joyeux de la main. Sauf qu’elles n’étaient plus des silhouettes grisâtres sans formes ni visages. Maintenant, je pouvais les voir. Je pouvais scruter leurs traits et savoir qui ils étaient. Leurs voix, jusqu’à maintenant muettes, retentirent, explosant et résonnant dans mes tympans. Des phrases sans queue ni tête, des chansons, des blagues, des prières…
Je versai une larme alors que les portes vitrées se refermaient sans bruit. Derrière cette paroi à nouveau infranchissable, je croisai des regards heureux et pleins d’espoirs, des regards ennuyés et désabusés… Un sourire triste se forma sur mes lèvres alors qu’une main réconfortante se posa sur mon épaule. Le train entrait en gare.
Tous ceux qui voyageaient dans ce véhicule apprenaient à reconnaître cette sensation : un arrêt. Était-ce le mien ? Celui de la personne devant ou derrière ? Quelqu’un d’un autre wagon ? Ceux près des fenêtres étaient des privilégiés. Ils savaient tout. J’en étais une. Je savais que le trajet n’était rien qu’une boucle sans fin, croisant le même nombre de gares à chaque tour.
La première gare était celle par laquelle on arrivait. Une gare comme tant d’autres. Propre, plusieurs sièges, à boire, à manger, des commodités. À peine son sol goudronné foulé, nous devions nous diriger vers le guichet. Non, ce n’était pas un ordre. Ce n’était écrit nulle part. C’était comme un instinct. Une logique. Après tout, quand on va à la gare, c’est pour prendre un train, non ? Alors on allait prendre un billet. Il suffisait de décliner son identité et de tendre la main. Le guichetier enregistrait sur son ordinateur et imprimait le rectangle de carton. Il n’y avait plus qu’à prendre place sur le quai et attendre. Attendre… Le train n’avait aucun horaire fixe. Il pouvait bien passer dans l’heure comme le lendemain ou la semaine d’après. Moi, j’avais eu de la chance. Le temps de me planter sur le bitume, la locomotive signalait son arrivée. Ce coup de klaxon, il vous pénètrait dans le corps et vous faisait frissonner.
Les portes s’ouvraient. Malgré notre impatience, nous hésitions. Jusqu’à ce que quelqu’un avance pour disparaître en premier dans les entrailles sombres. Aussitôt nous le suivions, mais à pas mesurés. J’avais profondément inspiré avant d’entrer, comme avant de plonger dans une piscine. Comme par habitude, j’avais pris l’escalier, semblant savoir où j’allais. Mes pas m’avaient menée à un siège. Unique. Seul. Isolé. Près d’une fenêtre. Un rapide regard sur les alentours m’avait appris que les places étaient disposées de manière irrégulière. Mais elles étaient tournées vers l’avant du véhicule.
Déboussolée, je m’étais calée contre la feutrine vert forêt recouvrant mon fauteuil. Bloquant mon crâne contre un coin du dossier, j’avais dirigé mon attention vers l’extérieur. Peut-être une manie pour me rassurer. Il est vrai que j’étais crispée. Mes ongles s’enfonçaient dans les doux accoudoirs. Machinalement, je battais une quelconque mesure du bout des pieds, attendant que les wagons se mettent en branle.
Suite au départ, j’avais glissé une main anxieuse dans ma poche. Qu’avais-je emmené avec moi ? Rien, absolument rien. Trois grains de poussière et un paquet de chewing-gum. Ainsi que mon billet.
Mlle Deauville Laëticia.
XX XX XXXX
Indéterminée / gare M-la-verte.
3105_68/52/12
Après avoir traversé en boucle toutes ces gares, je connaissais « M-la-verte ». Des gens de tout âge et de tout sexe y descendaient, mais jamais beaucoup à la fois.
